Le drame s'est dénoué comme on devait s'y attendre: Courvoisier, Gauthier, Labrue, Flachat, ont été condamnés l'un à trente, l'autre à vingt-cinq, celui-là à vingt, celui-ci à dix-huit ans de travaux forcés; le reste à une expiation moins longue et moins terrible.
Sortons de cette atmosphère de bagnes et cherchons un air pur; nous en avons besoin. En quittant ces hommes que le crime dégrade et qui se servent fatalement de leur intelligence, on est heureux de trouver une de ces natures courageuses et dévouées qui triomphent des difficultés d'une portion subalterne pour s'élever et s'ennoblir par l'esprit. Ainsi a fait un jeune ouvrier de Rouen du nom de Beuzeville. Beuzeville était un simple tisserand; tandis qu'il poussait la navette, la muse venait le visiter; artisan pendant le jour, la nuit il était poète; son instinct, ses veille assidues lui révélaient les secrets de la rime et du style. Il finit par tisser une ode et une élégie comme une pièce de toile, avec la même habileté; nous citerons pour preuve de ce talent poétique de charmantes pièces de vers publiées par Beuzeville il y a quelque temps, sous ce titre naïf et doux: les Petits Enfants. De ces simples essais, le tisserand s'est élevé peu à peu jusqu'à l'art de Corneille; on parle d'une tragédie de Spartacus dont il est l'auteur. L'ouvrage, lu au comité du Théâtre-Français, a produit une certaine sensation. Sans limite la trame n'est pas encore très-savante, les fils s'enchevêtrent et se rompent plus d'une fois; mais l'artiste se montre sous les fautes de l'ouvrier. Allons, courage! poète et tisserand, ourdissez à vous deux quelque tragédie solide et touchante.
Nous parlons de la tragédie, au moment où elle prend le deuil d'une de ses belles reines. Madame Paradol vient de mourir. Bien qu'elle eût quitté le théâtre depuis deux ou trois ans, on ne l'avait pas oubliée; mais c'était peut-être moins son talent que le public se rappelait, que sa personne. Les héritières qui se sont présentées pour recueillir sa succession, les Agrippine et les Athalie qui ont tenté de ceindre, après elle, la couronne tragique, ont toutes été complices de ces regrets donnes à madame Paradol. En les voyant si dépourvues de noblesse et de majesté, on pensait naturellement à cette Clytemnestre en retraite qui avait du moins la beauté, si le génie lui manquait.
Madame Paradol, en effet, aura été la dernière de la grande race des reines tragiques;--je me trompe: il nous reste mademoiselle Georges.--Elle avait la taille ample et haute, le profil noble et fier, le front propre à porter le diadème; les mains, les bras, les épaules étaient d'une impératrice. Le Théâtre-Français a eu beau chercher: du jour où elle n'a plus été là, il n'a trouvé que des blanchisseuses. Les reines aussi s'en vont!
Née à Paris le 4 janvier 1798, à dix-huit ans elle fit ses premières armes au théatre; mais elle n'alla pas droit à Corneille et à Racine; ce ne fut que plus lard et par un détour qu'elle leur arriva; la tragédie lyrique eut ses premières amours avant l'autre tragédie; madame Paradol chanta d'abord, en attendant qu'elle déclamât. En 1816, elle débutait à l'Académie royale de Musique; en 1818, à l'Opéra de Marseille, où elle resta un an en qualité de Didon et d'Alceste. Le 23 juillet 1819, elle dit adieu à Gluck et à Spontini, et fut admise au Théâtre-Français. A dater de cette époque, madame Paradol y tint l'emploi des reines, comme on dit en style du terroir, avec zèle, avec dévouement, et souvent avec succès. Les amateurs se rappellent particulièrement le caractère tout tragique qu'elle donna à la Jane Shore de Lemercier.
Madame Paradol, décédée
le 23 octobre 1843.
Elle est morte après des souffrances inouïes; il y a plus d'un an qu'on s'attendait, de jour en jour, à son dernier soupir. Cette longue agonie, la pauvre femme l'a supportée avec une constance véritablement héroïque, relevant le courage de ceux qui pleuraient autour d'elle, et gardant sa sérénité jusqu'au moment suprême.
C'était un cœur excellent, disent ses amis, un peu bruyante quelquefois et inconsidérée, mais aimée de tout le monde, et méritant cette affection par une rare bonté.
Les sylphides et les artistes finiront par devenir inaccessibles. Les journaux de Saint-Pétersbourg ou de Berlin ont rapporté, tout récemment, l'aventure à la dragonne de la charmante danseuse mademoiselle Montés, et le grand coup de cravache dont elle gratifia, tout au travers du visage, un soupirant indiscret; procédé un peu cavalier, qui étonnerait moins d'une écuyère de M. Franconi.