CHAPITRE XV.

LE PÈRE ET LE FILS

N entrant dans la ville, ils trouvèrent les rues tendues de draps blancs et vermeils, et de guirlandes de verdure de la saison, qu'on appelle à Pise les fiorites. Du haut des balcons et sur les murs se déployaient de riches tapis du Levant, des étoffes de soie, qui paraissaient encore un luxe inouï dans les cours des rois, et qui abondaient dans les maisons de ces actifs négociants. En quelques endroits des fontaines jetaient du vin; à l'entour, une populace avide se pressait pour recevoir la liqueur dans sa bouche ou dans le creux de ses mains. D'un autre côté, on voyait des buffets et des crédences chargés de toutes les raretés venues de la mer Noire, du golfe Arabique, de le Baltique, et conservées en mémoire des navigations heureuses et hardies.

Au milieu du tumulte, de la joie, de la curiosité du peuple, qui ne se souvenait plus que la peste envahissait la contrée de toutes parts, et qui avait oublié sa faim d'hier et celle qu'il aurait demain, nos Lombards s'avançaient dans les divers endroits où ils espéraient rencontrer Alpinolo. Ramengo les suivait, se cachant le visage sous son capuce lorsqu'il lui arrivait de rencontrer quelqu'un qu'il voulait éviter.

Un Milanais parut au milieu de la foule, et Muralto, élevant la voix, lui demanda: «Eh! Ottorno Borro, pourquoi cette multitude? Pourriez-vous nous dire où est Alpinolo?

--Il est au premier rang pour combattre sur le pont; tous nos camarades sont là; je cours les rejoindre.» Et il disparut dans la foule.

«Mais que diable lui a-t-il pris, s'écriait Ramengo, de se fourrer dans cette inutile bagarre? Combattre avec des bâtons, comme un manant?

--Allez le lui dire, répondaient-ils. Il est ainsi fait. Quand il s'agit de donner une preuve de courage, vouloir l'en détourner, c'est combattre le vent.»