Pendant qu'ils parlaient ainsi, le beffroi de la commune sonna. «C'est le signal! c'est le signal! «cria-t-on de toutes parts. Mats il n'y avait point d'espérance d'arriver jusque auprès des combattants. S'étant donc arrêtés sous un portique, soutenu d'un coté par une colonne de porphyre égyptien, de l'autre par une colonne grecque cannelée, par les voies de douceur et par celles de la violence, ils parvinrent à se hisser sur une plate-forme portée par l'attique. De là ils purent dominer cette foule de têtes nues ou couvertes de la façon du monde la plus variée, depuis l'éclatant turban de l'Orient et jusqu'au sombre béret du Vénitien, depuis les plumes ondoyantes du chevalier provençal jusqu'à l'infâme réseau jaune de l'Hébreu infortuné, depuis la toque en velours et or des barons napolitains jusqu'au capuce renversé des Milanais, qui s'étaient placés au premier rang pour être témoins des prouesses de leurs compagnons.

Alors les trompettes sonnèrent, et on vit paraître le gonfalonier et les anciens dans une tribune décorée à la façon d'un pavillon turc. La foule des spectateurs se pressait de plus en plus, pendant que ceux qui se disposaient à combattre frémissaient d'impatience aux barrières qui commandaient les deux têtes du pont, comme un torrent frémit au pied de l'écluse; puis lorsque, à un nouveau signal, les barrières tombèrent, ce fut un cri universel. Tous se précipitèrent contre tous. Quelque attention que mit Ramengo à discerner quelque chose, il ne vil d'abord qu'une orageuse mêlée de gens qui assaillaient, de gens qui les repoussaient, de bâtons noueux qui tombaient avec fureur sur de tristes épaules, et des têtes meurtries, les cris de ceux qui battaient, les gémissements de ceux qui étaient battus, le tout aux acclamations de «Vive sainte Marie! Vive saint Antoine!»

Peu à peu, la mêlée s'éclaircissant à cause des morts et des blessés, ou de ceux qui s'étaient retirés étourdis par le bâton ou accablés de fatigue, on pouvait déjà deviner de quel côté penchait la fortune. Cependant on voyait transporter dans les barques, grelottants et tout trempés d'eau, ceux qu'on avait retirés du fleuve. Tantôt les maltraités se traînaient ou étaient emportés à bras hors de la bagarre, pansant de leurs mains leurs membres blessés, leurs tempes saignantes, et prenant à témoin le ciel et la terre de ne plus s'aventurer dans ces ridicules batailles; mais, croyez-moi, ceux qui guérissaient ne manquaient pas d'y retourner.

La fureur s'accroissait, ainsi que l'intérêt de l'escarmouche, de toutes les passions des factions et de toutes les haines politiques. Les deux partis des Raspanti et des Bergolini, qui, dans les conseils, et dans de fréquentes luttes, divisaient la ville de Pise, favorisaient les uns sainte Marie, les autres saint Antoine: leur cri de guerre, les applaudissements, les insultes enflammaient la rage générale, et le tumulte était à son comble.

Bientôt, à la tête de ceux de sainte Marie et des Raspanti, on vit un jeune homme se distinguer entre tous par la force de ses coups, par le large cercle qui s'agrandissait autour de lui, par le carnage qu'il faisait partout sur ses pas. Ramengo, à la beauté du jeune combattant et aux cris de ses compatriotes, ne tarda pas à reconnaître Alpinolo. Il ne ne cacha plus ses regards du hardi guerrier, tantôt inquiet de ses périls, tantôt plein d'étonnement et d'admiration pour une si merveilleuse vigueur.

Les Bergolini et saint Antoine ne purent longtemps rester à l'épreuve d'une telle furie, et pour garantir leurs têtes, ils tournèrent le dos. Alors ceux qui, cachés comme derrière une tour, s'étaient fait un rempart des épaules d'Alpinolo, se précipitèrent, avec un courage indicible, à la poursuite des fuyards, pour avoir la gloire moins belle, mais plus sûre, de les frapper au dos, hurlant de toute la force de leurs poumons: «Vive sainte Marie!--Vivent les Raspanti!--Honte aux Bergolini!--Vivent les Cambacurti!--Vivent les Aliati!--A bas Lino della Rocca!» C'étaient les noms des chefs des deux factions.

A un signal du gonfalonier, la barrière se baissa de nouveau. Les trompes et les clarinettes sonnèrent à l'intérieur des fanfares de triomphe; Sainte-Marie sonnait à tout rompre, et les Milanais, se frayant un chemin, s'approchèrent d'Alpinolo, l'embrassèrent triomphant, le prirent sur les bras, et le portèrent dans la direction de l'estrade où il devait recevoir la couronne des mains de la seigneurie. Ils criaient; «Vive Alpinolo!--Vive Milan!--Vive saint Ambroise!»

L'éclair de joie que la victoire faisait briller sur le visage d'Alpinolo se mêlait d'une façon indéfinissable avec la consternation qu'y avaient imprimée les malheurs passés, et avec les signes de la profonde douleur qui le dévorait, lorsque Aurigino Muralto réussit à l'accoster. Bonne nouvelle! lui cria-t-il; réjouis-toi: il est arrivé un Milanais.

--Un Milanais?... et qui?