--Une de tes connaissances, Lauterio de Bescapé, le bras droit de Pusterla. Il a des choses à te dire de la plus haute importance, mais à toi seul.»
Ce fut un pêle-mêle d'idées dans l'esprit d'Alpinolo. Francesco, Marguerite, Fra Buonvicino, les Aliprandi, tous les amis qu'il avait laissés à Milan, se présentèrent à sa pensée, avec l'espoir de voir quelqu'un d'eux, d'en recevoir peut-être un message, au moins des nouvelles. Ainsi pressé de la plus vive impatience, sans plus attendre les prix et la couronne qui lui étaient dus, il se dégagea des bras de ses compatriotes, et se dirigea vers l'endroit où on lui avait dit qu'il trouverait cet ami, sous le portique de marbre; malheur aux poitrines et aux bras de ceux qui l'entravaient dans la rapidité de sa course! «Le voici! regarde-le,» dirent les Lombards en montrant le nouveau venu à Alpinolo, qui, fixant ses regards sur lui, se trouva vis-à-vis de Ramengo.
En vain celui-ci aurait voulu se soustraire à cette rencontre subite et voir Alpinolo en particulier, en vain il faisait signe au page de se taire, de venir, qu'il avait à lui parler; un père qui trouve un aspic enlacé au cou de son fils unique n'a pas les yeux plus épouvantés qu'Alpinolo lorsque ses regards rencontrèrent le visage exécré du traître.
«Ramengo!» hurla-t-il d'une voix semblable au mugissement d'un taureau blessé. Puis, sans faire attention aux signes de son adversaire, il saisit de nouveau le bâton, son arme triomphale, et courut sur le Milanais en criant: «Infâme espion!» Ce fut l'affaire d'un moment. Les Lombards, ne sachant comment expliquer cette colère, se retiraient et laissaient faire; mais Ramengo ne s'arrêta point à attendre le furieux, et se précipita derrière les marbres accumulés en cet endroit; puis, sortant du côté opposé, il se jeta au milieu de la foule; la plus épaisse, et petit à petit, au sein de cette fourmilière, il parvint à s'échapper. Alpinolo ne perdait point cependant les traces du fuyard, répétant à haute voix: «Espion, enfin je te liens! Au large! prenez garde à vous! Laissez-moi l'atteindre! Un seul coup le punira de tous ses crimes.» Et pour se faire place, il frappait à droite et à gauche sur quiconque se trouvait sur ses pas pour ses péchés.
La plèbe de Pise semblable à celle des autres pays et des autres temps, avait éprouvé un peu de dépit (que d'autres rappellent national) de ce qu'un étranger avait remporté l'honneur de la journée; et, comme il arrive, les vainqueurs ne lui en voulaient pas moins que les vaincus. Lorsqu'ils virent Alpinolo, non content de dédaigner le prix, entrer en si furieuse colère, et, sans rien considérer, maltraiter tous ceux qui l'entouraient, ils se tournèrent contre lui: «A qui en veut donc cet enragé?--Par tous les saints du calendrier, disaient les autres, il faut qu'il ait bu du sang de dragon et mangé de la chair de crocodile!--Finissons-en une bonne fois avec cet Ambroisien endiablé!»
Et entre les Milanais et les Pisans commença la bataille des langues qui précède ordinairement la bataille des mains.
«Faites-nous place, Pisans, honte des nations! criaient les Lombards en regardant de travers.
--Passez votre chemin, Milanais, grands mangeurs de fèves! répondaient les Pisans en montrant le poing.
--Les fèves sont meilleures que les goujons, dont on achète trente-six pour un poil d'âne.»