Des paroles on en vint aux mains: «Ce sont des guelfes, ce sont des gibelins, ce sont des traîtres Raspanti. Alors une lutte s'engagea, qui donna fort affaire, pour la calmer, aux nobles et aux gonfaloniers. Plus d'un resta mort sur le champ, plus d'un en remporta de fâcheux souvenirs pour toute la vie; mais comme il arrive le plus souvent que les coupables profitent des querelles des innocents, au milieu de ce tumulte, Ramengo put prendre sa course, et par le chemin le plus court s'en aller à la grâce de Dieu.

Lorsque Alpinolo s'aperçut qu'il perdait son temps à le poursuivre, il se prit à se maudire, à maudire le jour qui l'avait vu naître, celui qui le lui avait donné, et la fantaisie qu'il avait eue de prendre part à ce combat. S'il ne s'y fût point mêlé, il aurait rencontré Ramengo; il se serait vengé sur lui en vengeant Franciscolo, la divine Marguerite, la patrie perdue par sa faute, l'humanité déshonorée par le traître.

De son côté, Ramengo, échappé au péril d'être tué par son propre fils, commença à se plaindre et à chercher dans la colère le remède de ses remords: cette circonstance redoubla encore sa haine contre Pusterla.

«C'est parce qu'il m'a trompé par les apparences d'un faux amour, que j'ai tué ma femme. Un fils au moins me restait d'elle, un fils en qui je pouvais me complaire et me rendre l'envie de ceux qui peut-être me méprisent. Et cet infâme vient encore se jeter entre nous; et, pour ses folles fantaisies, le père et le fils sont divisés, sont ennemis; mais, non; je ne me reposerai point que je n'aie réussi à me réconcilier avec mon fils; j'exterminerai celui qui le fascine. Alors je me rapprocherai d'Alpinolo, je reparaîtrai avec lui dans la société, à Milan, à la cour. Lorsque je serai arrivé à un poste brillant, qui cherchera jamais quel fut mon premier pas? Mais toi, toi maudit, qui es la cause de notre séparation, je sais maintenant où tu t'abrites; et que je ne sois pas un homme, si je ne le fais expier ton crime par le sang. Alors seulement tu auras payé ta dette.»

Et il écrivit à Luchino Visconti la lettre que nous avons trouvée dans les mains du secrétaire, le jour de l'entretien du prince et de Marguerite, dans laquelle il demandait l'impunité pour son fils, et laissait entrevoir qu'il était sur le point de partir pour rejoindre Pusterla. Il n'osa plus se montrer, de toute cette journée, dans les rues de Pise; il ne retourna plus dans l'auberge d'Aquevino, qui regardait sa maison comme souillée pour avoir abrité un homme de cette espèce. Une taverne, avec une branche d'arbre pour toute enseigne, où logeaient la nuit des portefaix, des mariniers et de mauvaises femmes, fut le refuse de Ramengo pendant les jours qui suivirent; mais, riche en ruses et en argent, il ne tarda pas à s'entendre avec un capitaine de navire qui, au premier bon vent, devait mettre à la voile pour Antibes; en effet, après peu de jours, il quitta sain et sauf l'Italie. Alpinolo, qui, jour et nuit, l'épiait dans les coins les plus reculés, dans la foule la plus épaisse, eut beau temps à l'attendre. Il ne devait plus le rencontrer que dans un horrible lieu.

CHAPITRE XVI.

L'EXILÉ.

ÛR de la fidélité de Pedrocco de Gallarate, Buonvicino lui confia Pusterla. Pedrocco était le chef d'une de ces espèces de caravanes qui, deux ou trois fois l'an, faisaient le voyage de France pour y porter les denrées du Levant et les draps de Milan. Il avait la tournure d'un portefaix, la face bronzée par le soleil et la gelée, les mains robustes et calleuses. Il était vêtu d'un justaucorps serré à la taille par une large ceinture de cuir noir qui soutenait un cimeterre; souvent son capuce, rabattu sur les yeux, lui donnait une physionomie si dure qu'elle avait quelque chose d'effrayant. Cependant c'était le meilleur homme du monde, un bon vivant aimable et tranquille qui n'eût pas voulu faire de mal à une mouche. Capitaine d'une bande de muletiers, expéditionnaire ambulant, on le trouvait toujours prêt à tout faire, habile et discret. Il eût porté de la même façon une indulgence plénière et une sentence de mort, une châsse pleine de reliques et le prix de l'infamie et de la trahison. Cette fois, il avait chargé son convoi de draps sortis des fabriques des Umiliati de Brera et de la maison de Varez, pour les porter à Louvain, à Sedan et dans d'autres villes qui nous fournissent aujourd'hui. Quand Buonvicino lui eut recommandé de conduire son ami et de se taire, il mit la main sur son cœur, en s'écriant: «Mon père, je ferai tout mon possible;» et il se chargea de cette mission de confiance avec d'autant plus de loyauté, qu'il voyait que Buonvicino jouissait d'une plus grande estime.