Ils s'avancèrent donc par la Valgane avec une file de mulets, et après quelques détours se trouvèrent enfin dans le val Travaglia. Mais au moment où ils étaient engagés le plus avant dans ces gorges, ils se virent attaqués par une bande d'hommes avinés, qui d'abord firent craindre à Pusterla pour sa vie et celle de son fils; rassemblant les muletiers, il se préparait à se défendre. Mais ils s'aperçurent bientôt que ces gens-là n'en voulaient point à leur vie. Ils les laissaient libres de continuer leur chemin, pourvu qu'ils abandonnassent leur convoi ou qu'ils payassent une énorme taille, parce qu'ils venaient de Milan, et qu'ils étaient eux-mêmes les ennemis du seigneur de Milan.

Ils commençaient déjà à dépouiller la caravane, lorsque Pusterla apprit qu'ils étaient les hommes d'Aurigino-Muralto de Locarno. C'était, si on s'en souvient, un des amis de Pusterla; il avait assisté à la réunion de la fatale soirée; et, condamné à mort par les Visconti, au lieu de fuir avec les autres proscrits, il s'était retiré dans les montagnes patrimoniales et à Locarno, dont il était le seigneur. Là, ayant fait alliance avec les Rusconi, seigneurs de Bellinzona, il avait levé bannière contre Luchino.

Ce nom, cette nouvelle, suffirent pour chasser de l'esprit de Pusterla toutes les résolutions de repos, de fuite et de retraite. «Aurigino, dit-il aux hommes de la bande, c'est un de mes grands amis; malheur à celui qui touchera un fil de ces bagages! Nous sommes du même parti, et je viens pour faire cause commune avec lui.»

Il obtint en effet que ces Masnadieri, qui avaient une espèce de bonne foi à leur manière, et qui respectaient le droit des gens à la façon des modernes Bédouins, ne touchassent point les bagages: puis il s'embarqua sur le lac Majeur. Le petit Venturino paraissait jouir avec délices de la beauté d'un ciel si pur, de ces eaux, de ces rivages, de cette mer environnée de montagnes escarpées et de ces plages ornées de la plus luxuriante végétation. Il resta un instant les yeux comme fascinés par ces enchantements: puis, se retournant vers son père: «Oh! si ma mère était avec nous!» s'criait-il. Et leurs pleurs se confondaient, et ils soupiraient ensemble.

Mais si le cœur et l'esprit, de l'enfant ne se nourrissaient que d'amour, le père était occupé d'idées bien différentes. Il se voyait déjà le chef d'une armée de braves et résolus montagnards, et la terreur de Visconti. De victoire en victoire, sa pensée courait jusqu'au jour où il imposerait un pacte à Luchino, et où il regagnerait par les armes sa femme et sa patrie. Lorsqu'il arriva à Locarno, il y fut reçu avec enthousiasme. Fêtes, réjouissances, tout lui fut prodigué. On lui montra un grand appareil de puissance, on lui exagéra les forces dont on disposait. Mais Aurigino-Muralto était chef, lui, il y était chef de sa petite armée, et pour renoncer au commandement, il faut plus de vertu et moins d'impétuosité que n'en avait le jeune rebelle. On fit donc des politesses infinies à Pusterla; mais quant à de l'autorité, on ne lui en donna aucune. Aux courtes illusions succéda un prompt désenchantement, et avec son inquiétude habituelle, Pusterla souhaitait être bien loin d'un lieu où ses amis mêmes, disait-il, l'abandonnaient et le trahissaient.

Il reçut des lettres de Buonvicino. Celui-ci, avec toute la chaleur de l'amitié, le suppliait de fuir, de s'éloigner le plus qu'il pourrait, de ne point se laisser aliéner par les trop faciles espérances des bannis. Il le conjurait de se souvenir que la vie de Margherita pouvait dépendre d'un de ses mouvements; de penser à son fils, qu'il avait avec lui, et qu'il devait conserver à l'amour de cette infortunée. Il lui apprenait ensuite les préparatifs de Luchino contre Muralto, et qui certainement écraseraient une poignée de révoltés, quelque courage qu'ils dussent déployer.

Cédant en partie aux conseils de l'amitié et de la prudence, en partie au dépit de se voir dédaigné, Pusterla quitta Locarno, où il devint le sujet d'autant de railleries qu'il avait naguère obtenu d'applaudissements. Toujours accompagné, de Pedrocco, il s'avançait à travers les Alpes, en suivant des routes marquées seulement par l'écoulement des eaux et par quelques croix qui marquaient les endroits où les voyageurs s'étaient engloutis dans le précipice. C'était un étrange spectacle pour nos bannis que cette suite de mulets qui, toujours suspendus sur le bord de l'abîme, gravissaient tortueusement, à pas lents et la tête basse, sans qu'au sein de cette vaste solitude ou entendu d'autre bruit que le battement de leurs sabots, le tintement des grelots de leurs colliers, les sifflets et les jurons des muletiers. Au centre de la caravane, Pusterla s'avançait sur un mulet robuste, tenant Venturino en croupe. Pedrocco cheminait à pied à ses cotés, courant çà et là pour donner les ordres nécessaires, puis revenant toujours à son poste, pour alléger, par son entretien, l'ennui du seigneur lombard.

«Oh! d'ici en France, il n'y a qu'un saut. Beau et riche pays que celui-là. La Lombardie n'en vaut pas la moitié.--Quel en est le gouvernement?--Mais ce sont des choses que je n'entends point.--Les routes?--Attendez-vous à les voir toutes pareilles à celle que nous suivons, qui, comme chacun sait, a été faite par le diable. Abîmes, précipices, ruines, éboulements dans les montagnes, bois, marécages dans les plaines, des voleurs partout. Mais les mules savent où elles mettent le pied, et, le plus souvent, le voyage s'accomplit sans qu'une seule périsse. Et puis, à quoi sert d'avoir peur? S'il faut mourir, bonne nuit, c'est une corvée qu'il faut faire au moins une fois. Je dis bien: le pire, ce sont les malandrins. Vous avez vu comme nous l'avons échappé belle avec ceux de là-bas. En l'an treize cents et je ne sais plus combien, nous revenions d'Avignon avec soixante mille florins d'or tout neufs. Je suis hors de moi rien qu'à me rappeler ce beau magot. Le saint-père me les avait confiés pour les porter au cardinal Poggello, son neveu, pour payer les troupes chargées de tenir en bride certaines factions et d'autres choses auxquelles je ne m'entends point. Le saint-père, parce que ses florins lui tenaient au cœur, me donna cent cinquante cavaliers pour convoyer mes trente mulets; des cavaliers, je puis le dire, que l'air en tremblait. On va, nous passons fleuves et monts sans faire une rencontre, lorsque, engagés dans une vallée du la Savoie je commençai à remarquer certaines figures qui ne promettaient rien de bien. «N'ayons pas peur, dirent les cavaliers français; nous ne faisons qu'une bouchée des Italiens.» Il faut dire qu'ils ne s'étaient pas bien recommandés à saint Christophe pour avoir un bon voyage, parce que les Français ont toutes les bonnes qualités, mais peu de dévotion. Pendant que nous vidions, non pas une bouteille, mais un tonneau, voici toute la bande, Dieu sait combien ils étaient! qui nous tombe sur le dos. Ferme, prends, frappe, laisse: ces Français paraissaient autant de paladins Roland. Mais il faut avouer qu'au jeu des mains, les Italiens n'ont pas leurs pareils au monde. En somme, ces gens, qui étaient de Pavie, démontèrent les Français, et après les avoir débarrassés du poids de leur armure et de leurs bagages de cavaliers, les renvoyèrent à Avignon à pied, comme des pèlerins; puis il m'enlevèrent juste la moitié de mon argent et de mes mules, chose qui n'était point encore arrivée depuis que les pedrocchi vont de Gallarate en France. Et je dus conduire au cardinal-légat ce qui me restait.»