Le bandit Shinderhannes se mit à rire, et prenant la branche de saule, l'effeuilla tranquillement à son tour.

«Picard! s'écria-t-il bientôt en voyant un de ses lieutenants grimper vers lui à travers les sapins, veillez aux français et faites relever les sentinelles. Je vais fumer une pipe.»

Les gendarmes de Mayence, à cette époque poursuivaient la horde du bandit jusque sur le territoire hanovrien; Napoléon et la Prusse (C'était en 1802) s'entendaient parfaitement à cet égard. L'association des brigands de Hundsruck avait été en partie le résultat des guerres entreprises par les Français pour l'occupation de la Hollande, de la Belgique et des États qui forment aujourd'hui le grand-duché du Bas-Rhin. Fondée d'abord par une famille israélite de Windshoot, près de Groningue en Hollande, elle profitait des guerres de la Révolution pour étendre dans le nord de l'Allemagne sa formidable et mystérieuse puissance. On n'entendait parler depuis Bruxelles jusqu'au Hartz que de Juifs étranglés, de châtelains rançonnés, même de villes emportées d'assaut; les paysannes du mont Joie ne descendaient plus sur la Roër pour vendre leurs œufs au marché d'Aix-la-Chapelle, sans péril de mort, et les amateurs qui voyagent à pied pour tâter le crâne de Charlemagne à Cologne ou croquer sur leurs albums le vaisseau de la cathédrale de Mayence, hésitaient longtemps à franchir les Ardennes, dont le hibou Shinderhannes gardait le défilé.

C'est en visitant le Dos du Chien (Hundsruck), chaîne où maintenant errait sa bande, que Shinderhannes rencontra Julie Blasius. Vertueuse et dévote, cette femme résolut de dompter le brigand, et, comme il en était fou, de convertir l'homme par l'amour. Elle résistait à sa passion, elle voulait un mariage, elle exigeait surtout que son amant renonçât à braver la potence, et en quelque sorte prit une retraite. Mais, en attendant, Julie ne partageait pas moins la dangereuse vie de Shinderhannes; elle s'habillait en homme, galopait dans les forêts, se battait même avec les gendarmes. Tantôt, sous les titres et avec les grâces d'une comtesse, elle donnait le ton aux habitués des eaux de Wiesbaden, jetait l'argent par la fenêtre, et présentait le bandit dans les salons sous l'incognito d'un baron suédois; tantôt, coiffée de la toque à la hussarde et la carabine sur l'épaule, elle remontait lestement à pied les sentiers du Taunus, et jonchait la route, avec sa blanche main, de ces branches d'arbre qui étaient le doigt indicateur et les pierres miliaires des brigands.

«.... Et Charlotte roula dans le précipice!» répétait Julie en se promenant sous les sapins. Peu à peu elle devint pensive, ses regards se fixèrent sur l'herbe, son visage pâlit, et elle resta longtemps dans cette absorbante immobilité du corps si complète et si lourde qu'on dirait que l'âme a doucement quitté son étui et que la chair, au lieu d'un être vivant, n'est plus qu'une chose, que néant ou rien; seulement, par intervalles, de la bouche de marbre de Julie, tombaient encore ces paroles sinistres:

«Et Charlotte roula dans le précipice!»

Cette rêverie dura près d'une heure. En relevant la tête. Julie vit debout, en face d'elle et dans une attitude mélancolique, le lieutenant Picard. Français d'origine, ancien soldat de Frédéric, un de ces aventuriers cosmopolites qui n'ont ni fortune, ni famille, ni patrie, mais auxquels l'audace tient ordinairement lieu de tout, Picard aimait secrètement Blasius. Elle s'en était aperçue; elle lui dit:

«Picard, j'ai soif; je voudrais bien boire un verre de ces vins de France dont vous nous parlez si souvent.

--Du bordeaux, madame:

--Non, lieutenant Picard. Lorsque j'étais femme de chambre de la princesse d'Anhalt, je ne buvais que ce vin-là. Je voudrais un verre de Champagne.