--Les dernières bouteilles, par malheur, ont été bues hier.
--Par malheur, dites-vous, lieutenant? rien n'est plus vrai, car j'échangerais tous mes cachemires contre un verre de vin de Champagne; cherchez, je vous prie.»
La belle Allemande accompagna cet ordre d'un regard si doux, que Picard disparut comme un chat sauvage entre les sapins; mais, au bout ce dix inimités, il revint à pas lents et aussi morne que s'il eût manqué de tuer un riche abbé du Rhin.
«J'ai cherché, madame; il ne reste pas une seule bouteille de Champagne. Madame veut-elle du tokai?
--Madame veut du vin de France, et elle veut du Champagne, répondit la compatriote de Catherine II avec un geste impérieux et un regard étincelant; m'entendez-vous.»
Le lieutenant fut interdit. Au bruit de la querelle, Shinderhannes sortit de sa tente, la pipe à la bouche. C'était moins un brigand qu'un dandy, lui brigand, il avait l'œil dur et le visage mobile, la moustache démesurée, la veste de hulan, le poignard classique et la paire convenue de pistolets à la ceinture; rien du dandy, il avait les cheveux blonds et bouclés, les mains charmantes, des bottines rouges, un esprit séduisant, la plus jolie voix de ténor, et cette beauté mâle qui ameutait sur ses pas les jeunes filles de l'Eifel et du Lousberg comme au spectacle de quelque dieu terrestre du meurtre et de la volupté. C'était la plus poétique réalisation du héros de Schiller. D'ailleurs, l'amant de Julie n'avait pas vingt-deux ans. Né en 1779, à Nastatten, d'une famille obscure et misérable, Shinderhannes fut publiquement fouetté dans son enfance, et ce châtiment ignoble, qui fit de Jean-Jacques Rousseau un grand homme, exaspéra tellement le jeune Belge, qu'il résolut de se venger jusqu'à son dernier soupir, et par une guerre implacable, de l'affront qu'il avait reçu de la société. Les plus grands crimes, souvent, n'ont pas d'autre prétexte.
«Quel est ce bruit? demanda Shinderhannes en regardant Julie et Picard.
--C'est monsieur, dit Blasius, qui m'offre du tokai, quand je lui demande du champagne.
--Capitaine, s'écria Picard, ému de l'accusation, vous savez mieux que moi si j'ai tort. Vous avez bu vous-même hier la dernière bouteille d'épernai.
--Eh bien! reprit fièrement la jeune femme, qu'on aille en chercher dans la plaine!