Voyez comme la vie et le mouvement sont rentrés au Palais depuis que la Cour de cassation et la Cour royale en robes rouges ont inauguré la nouvelle année judiciaire en séance solennelle. La salle des Pas-Perdus était silencieuse; et morne; maintenant tout s'y agite, tout y va, tout y vient, tout y gesticule, tout y parle; le client court après l'avocat, l'avocat après le juge, le clerc après l'avoué, le saute-ruisseau après le maître-clerc, l'huissier après le gendarme, le stagiaire après un bandit de Cour d'assises ou de police correctionnelle. Ô salle des Pas-Perdus, ô curieux pandœmonium où se rencontrent et se coudoient la vérité et le mensonge, la bonne foi et la ruse, l'ignorance et le savoir, la vertu et le vice, Démosthènes et Petit-Jean, d'Agnesseau et Perrin Dandin!
On appelle cette réinstallation annuelle de la justice la rentrée des tribunaux. C'est le terme consacré, et les journaux n'en connaissent pas d'autre. «Hier, disaient-ils, la Cour de cassation a fait sa rentrée, M. le procureur-général Dupin a prononcé le discours de rentrée.» comme on dit la rentrée de mademoiselle Carlotta Grisi, la rentrée de M. Baroilhet, la rentrée de M. Ligier, la rentrée de mademoiselle Plessis, la rentrée de Partisan et de l'Aérienne. Quoi donc! se servir du même terme pour deux choses si différentes! Parler de la même façon d'un acteur et d'un procureur-général, de la Cour de cassation et d'une danseuse, de la justice et d'un cheval savant! Annoncer que celle-ci a fait sa rentrée comme celui-là, n'est-ce pas là une grande irrévérence, et le dictionnaire n'aurait-il pas dû se montrer plus respectueux? A moins qu'aux yeux du dictionnaire, il n'y ait partout, dans la salle des Pas-perdus comme au théâtre, que des danseurs et des comédiens qui cabriolent avec plus ou moins d'habileté, et remplissent plus ou moins bien leurs rôles!
Puisque nous parlons comédie, ne laissons point passer le Conservatoire sans lui dire un mot. Le Conservatoire, en effet, a tenu sa séance solennelle le même jour que la Cour de cassation; mais il ne s'agissait pas de prononcer une harangue éloquente contre les jésuites, comme l'a fait M. Dupin, ni de retracer les devoirs austères du magistrat; le Conservatoire n'entonne pas d'aussi graves trompettes: il chante, voilà tout, ou déclame des chansons et des vers plus ou moins mondains. Le Conservatoire enseigne la comédie, la fugue, la tragédie et l'opéra-comique, s'occupant non pas de rendre la justice aux hommes, mais de les divertir, soit en les charmant par des voix et des instruments mélodieux, soit en les faisant rire, soit en les faisant pleurer. Le Palais, pour encourager ses nourrissons, a le siège du juge et l'hermine du président; le Conservatoire n'offre aux siens qu'une simple couronne de laurier. L'autre jour donc, il a fait la distribution de ces couronnes et les a placées sur de jeunes fronts de quinze à vingt ans, émus et rougissant des joies du premier succès.
Si le Conservatoire ne produit pas tous les ans de grands Compositeurs, de grands chanteurs, de grands acteurs et de grands musiciens, ce n'est pas faute du moins de distribuer des prix: prix de fugue, prix d'harmonie, prix de solfège, prix de chant, prix d'orgue, prix de piano, prix de harpe, prix de violon, de violoncelle, de contre-basse, de flûte, de hautbois, de clarinette, de basson, de cor, de trompette, de trombone, de comédie, de déclamation lyrique, d'opéra-comique et de tragédie. Ainsi tous les ans une armée de lauréats sort de la rue Bergère ceinte des palmes du Conservatoire, musique en tête, marotte et poignard au côté, prête à promener l'alexandrin, la roulade et l'archet per tutam terram impune.
On a particulièrement distingué, dans le dernier couronnement, M. Got, M. Roger, M. Chotel, mademoiselle Grandhomme, et enfin un jeune homme qui porte un nom cher à l'Opéra-Comique, le nom de Ponchard. Tous ces conscrits en veulent à Molière ou à Corneille, même M. Ponchard, bien qu'il soit fils de l'ariette et de la cavatine; soit! mademoiselle et messieurs, jouez la comédie et maniez le poignard, puisque tel est votre bon plaisir; et si par hasard vous pouviez nous rendre mademoiselle Mars et Talma, ou quelques-uns de ces dieux de l'art disparus depuis longtemps, soyez sûrs que personne n'y trouverait à redire. Mais que de couronnes semées par le Conservatoire se sèchent tout à coup et ne donnent pas de moisson!
Tandis que les écoles s'efforcent de faire des hommes de talent et de génie et n'y réussissent guère, la nature, qui ne monte pas en chaire et ne s'affuble jamais de la robe magistrale, les fait éclore, sans leçons et sans férule. Nous avons parlé l'autre jour du jeune Beuzeville, ce simple ouvrier qui s'était endormi tisserand, et tout à coup s'est éveillé poète. Voici qu'on nous annonce une autre merveille: il s'agit encore d'un poète subitement inspiré par la muse au fond de sa boutique et sous sa veste d'artisan. Celui-ci s'appelle Constant Hilbey; il arrive de Fécamp chargé de provisions poétiques. On ne dit pas si M. Constant Hilbey apporte sa tragédie, comme M. Beuzeville, et si quelque Spartacus ou quelque Brutus se trouve dans son bagage; mais cela se devine. Quel poète n'a pas commencé par une tragédie? Il est donc très-probable que M. Constant Hilbey frappe en ce moment à la porte de l'Odéon ou du Théâtre-Français, et avant huit jours nous lirons dans quelque journal bien informé; «Un jeune tonnelier, ou miroitier, ou cordonnier, ou charron, ou carrossier de Fécamp a lu hier, devant messieurs les comédiens ordinaires du roi, une tragédie intitulée Idoménée, qui renferme des beauté» du premier ordre: c'est du Corneille mêlé de Racine, assaisonné de Shakspeare; en conséquence, l'ouvrage a été reçu à corrections.»
Horace, de son temps, disait; «Les villes ne laisseront bientôt plus de terre au laboureur!» Ne pourrait-on pas craindre aujourd'hui, en retournant l'apostrophe d'Horace, que la plume ne laisse bientôt plus de bras à l'atelier? Qui tissera la toile? qui fondra le fer et le bronze? qui taillera la pierre et le marbre, si de chaque peloton de fil, de chaque, kilogramme de fer, de chaque bloc de marbre, il sort un rimeur et une tragédie?
Parlez-moi de M. Félix, à la bonne heure! il n'y a rien à lui dire: la vocation de M. Félix est, non pas de jouer la tragédie lui-même, mais de la faire jouer aux autres. Il tient ce droit de mademoiselle Rachel, son illustre fille, qu'il a nourrie et dressée à la tragédie de ses propres mains, dès ses plus jeunes ans, comme dit la nourrice de Phèdre.
M. Félix à donc résolu de faire une suite à mademoiselle Rachel, et il s'est dit: «Si je pouvais avoir trois ou quatre Melpomènes de cette force là, mes affaires n'en iraient que mieux; et après tout, qu'est-ce que cela me coûte? Je possède mon brevet d'invention, et je sais la manière de s'en servir. En conséquence, M. Félix a fait mademoiselle Rébecca et M. Raphaël, et après les avoir faits, à peine avaient-ils eu le temps de croître, qu'il les a revêtus, l'un des éperons du Cid, l'autre du voile de Chiméne. Ainsi façonnés de la main de leur père, mademoiselle Rébecca et M. Raphaël se sont intrépidement précipités sur la scène de l'Odéon, en débitant des vers de Corneille.
Mademoiselle Rébecca n'a que quatorze ans, M. Raphaël en a seize; on voit que M. Félix est si pressé de jouir et de mettre ses fruits en rapport, qu'il ne leur laisse pas même la permission de mûrir.--M. Raphaël a déjà de l'aplomb, du feu, de l'énergie, comme s'il avait suffisamment de barbe au menton. Quant à mademoiselle Rébecca, ce n'est qu'une enfant qui singe, avec une exactitude encore plus pénible à voir que surprenante, l'allure, le geste, le ton, la voix de sa sœur mademoiselle Rachel. Figurez-vous une Chiméne en bas âge, tout juste bonne à figurer au Gymnase-Enfantin. Au premier mot le public a d'abord paru désagréablement surpris; puis il a fini par se conduire envers cette petite comme un père indulgent, et par lui jeter quelques bravos, faute de s'être pourvu de tartines de confiture et de dragées.