M. Félix a encore deux enfants après ceux-là, une fille et un garçon; il les a voués, comme les autres, à la tragédie, et il s'en vante. Tous deux sont âgés de sept à huit ans; on pense que M. Félix fera débuter avant quinze jours le petit garçon de sept ans dans le rôle de Mithridate, et la petite fille de huit ans dans celui d'Agrippine. Ne serait-il pas nécessaire cependant d'appliquer à M. Félix la loi concernant le travail des enfants dans les manufactures?
On annonce l'arrivée de M. de Ciebra. Qu'est-ce que M. de Ciebra? me demandez-vous. Je vous réponds, M. José Maria de Ciebra est un Espagnol, comme son nom l'annonce surabondamment; en outre, à cette qualité d'Espagnol, M. de Ciebra ajoute cette d'habile guitariste. De ce morceau de bois blanc qu'on appelle une guitare M. de Ciebra sait tirer, dit-on, les sons les plus agréables et les plus doux. Nous entendrons cela dans nos concerts d'hiver. Mais pourquoi M. de Ciebra a-t-il quitté l'Espagne? La galante Espagne a-t-elle tout perdu, tout, jusqu'à la guitare et à la sérénade, et bientôt verrons-nous la castagnette elle-même et le boléro s'enfuir et déserter l'Andalousie! M. de Ciebra vient en France dans l'espoir de s'abriter, lui et sa guitare; ce sera pis encore; la France est moins que jamais le pays des Rosine et des Almaviva; la guitare de Figaro est depuis longtemps brisée, et le drame moderne a dressé Lindor, au lieu de roucouler la tendre romance, à fumer un cigare sous le balcon de Rosine.
Qui n'a lu l'admirable roman de Consuelo par George Sand? Eh bien! voici le bruit qui court, à propos de Consuelo. On assure que du livre George Sand a extrait un épisode, et que de l'épisode il a fait un opéra; Litz serait chargé de composer la musique. Pour le coup, l'affaire serait intéressante, et le jour de la première représentation, M. le préfet de police n'aurait pas assez de tous ses sergents de ville, de toutes ses brigades municipales, de tous ses commissaires, pour contenir la foule et aligner son impatience et sa curiosité.
Une pauvre femme nommée Clugny comparaissait dernièrement devant la police correctionnelle; elle était accusée de vagabondage. L'instruction a prouvé que la mendiante possédait encore 1 franc 25 cent, dans sa poche, la veille de son arrestation. A l'audience, le président lui a demandé compte de l'emploi de cette somme. «Hélas! monsieur, a répondu la pauvre vieille d'une voix dolente, je l'ai dépensée!--Quoi! du jour au lendemain, en vingt-quatre heures!» s'est écrié le juge d'un ton sévère. Quelle dissipation, en effet, et quelle prodigalité! La vagabonde, a été condamnée à six mois de prison. Le même jour, on lisait dans un journal du matin: «Un de nos lions les plus échevelés, M. le comte de C..., avait parié contre M. de V..... une cravache de chez, Thomassin, qu'il mangerait en six mois deux cent mille francs qu'il avait hérités de sa tante: le comte vient de gagner son pari.»
La guerre du Gymnase contre la société des auteurs dramatiques est de plus en plus ardente; M, Poirson tient bon, et les auteurs ne cèdent pas. On a essayé plus d'une fois d'arriver, soit à un armistice, soit à un traité de paix; mais au moment de conclure, tout se brisait de nouveau. Bouffé, dit-on, a pris la résolution de se retirer de ce champ de bataille où son talent a reçu plus d'une blessure; Bouffé aurait rompu dès longtemps avec le Gymnase, s'il n'était arrêté par un dédit de cent mille francs; ces cent mille francs sont le fil qui le retient, comme le cordon que Raminagrobis, le chat de La Fontaine, s'était attaché à la patte; il paraît qu'à force de chercher, Bouffé a trouvé une paire de ciseaux qui vont couper ce fil fatal: Bouffé, libre et joyeux, irait tenter fortune au théâtre des Variétés, laissant la société des auteurs et le Gymnase jouer entre eux le rôle de ces deux rats, qui se battirent et se mangèrent si bien, qu'il ne resta plus que deux queues sur le terrain.
M. Samson, le spirituel acteur du Théâtre-Français, est de plus un auteur très-spirituel; qu'il fasse d'aimables comédies comme Belle-Mère et Gendre, rien ne paraît plus naturel. Ce qui semblerait plus surprenant, ce serait que M. Samson s'armât de la coupe tragique. Or, est-ce un vain bruit? est-ce une réalité? on se dit depuis quelques jours à l'oreille, au foyer du Théâtre-Français, que M. Samson achève une tragédie, une véritable tragédie en cinq actes; on en donne même le titre: les Deux Foscari. Nous sommes dans le temps des miracles; mais M. Samson est homme à s'en tirer.
Les uns disent que M. de Montrond, sentant sa fin venir, a fait une sorte d'acte de contrition, et une mort à peu près chrétienne; d'autres affirment que sa philosophie païenne ne l'a pas abandonne un instant, et qu'il a raillé jusqu'au bout. Voici le trait qu'on rapporte à l'appui. Un ami de M. de Montrond s'étant approché de son lit de mort, lui demanda s'il n'avait pas certaines dispositions à faire. «Non,» dit-il; et alors son ami lui parla d'un jeune homme auquel des liens naturels semblaient devoir plus particulièrement l'attacher, «Ne ferez-vous rien pour lui, mon cher Montrond? --Que voulez-vous que je fasse de plus que je n'ai fait? dit le railleur en rappelant sur ses lèvres un dernier sourire: je lui ai donné assez de mauvais exemples pour qu'il en profite.»
Histoire de la Semaine.
Les hésitations du ministère sur la mesure proposée par M. le ministre de l'instruction publique contre M. l'évêque de Châlons ont eu un terme, et la lettre du prélat a été déférée au Conseil d'État, qui a déclaré qu'il y avait abus. Cette lutte entre le clergé et l'Université a trouvé de l'écho sous les voûtes du Palais. M. le procureur-général Dupin, à la rentrée de la Cour de cassation, a pu surprendre une partie de son auditoire en y faisant allusion, comme M. Villemain, à la rentrée de l'École Normale, avait surpris tout le sien en n'en disant mot. M. Dupin a pris pour sujet de son discours l'éloge d'Estienne Pasquier. C'était un texte d'à-propos et d'allusions; il y avait là matière à exposer de nouveau les circonstances qui avaient postérieurement rendu nécessaire la déclaration des libertés de l'Église gallicane. L'orateur était sur son terrain, et son discours retentira bien au delà de l'enceinte où il l'a prononcé. Personne ne pourra trouver le moment et le lieu mal choisis, car peu de jours auparavant un autre avocat du roi, entraîné par son dévouement personnel ou inspiré par des colères qu'il croyait avantageux de flatter, avait, à la rentrée de la Cour royale, fait dans le politique une excursion moins justifiable, et que ses chefs n'ont pas blâmée, avait régenté la tribune parlementaire, et fait le procès à un homme politique qui a le malheur d'être en même temps un grand poète.