M. Dupin aîné.
Bien décidément l'ordonnance de convocation des Chambres ne tardera plus guère à paraître et leur réunion aura lieu dans les derniers jours de décembre. Il a été reconnu que, pour demeurer dans les prescriptions de la charte, il fallait ne pas sortir du calendrier de 1843. Des dépositions se font déjà au Palais-Bourbon pour la séance d'ouverture. Les appartements de la présidence sont déjà prêts à recevoir l'hôte que le scrutin de la Chambre leur enverra. Les décorateurs terminent en toute hâte les embellissements de la bibliothèque, et MM. Eugène Delacroix, Henu et Abel de Pujol, auront bientôt achevé leurs travaux. Quelques-uns des chefs des partis parlementaires sont déjà de retour à Paris. M. de Lamartine fait encore entendre de Mâcon une voix qui retentit dans toute la presse, et jamais, du vivant même de M. de Fonfrède, feuille de province ne s'était vue attendre avec une impatience et reproduire avec un empressement pareils à ceux que fait naître le Bien Public parmi les adversaires et les partisans des idées de l'agitateur. M. Odilon-Barrot est encore loin de Paris et au milieu de sa famille, tout entier à une douleur que n'ont pas su respecter certains écrivains politiques qui lui ont prêté des actions et des paroles, et l'ont voulu rendre responsable de leurs rêves et de leurs inventions; mais M. Thiers est rentré, ramené à Paris par la santé des siens et par le besoin de se rapprocher, pour continuer à se livrer activement au grand travail historique qu'il termine, des dépôts précieux où il doit puiser; mais M. Molé est également revenu, non plus dans cet hôtel de la rue de la Ville-L'évêque à l'aspect tout parlementaire, hôtel de famille, qui allait si bien à son nom et que l'Illustration a fait graver parce qu'il va être, démoli (v. p. 164), mais dans une demeure nouvelle que les efforts de son parti chercheront à ne pas laisser être définitive. Les attaques se préparent d'un côté, comme de l'autre les projets de loi: nous verrons ce qui sera le mieux concerté, combiné, entendu.
O'Connell et ses comculpes ont comparu, le 2 novembre, devant le jury d'accusation. La composition de celui-ci ne rend pas son verdict incertain. Aussi le résultat de cette première formalité ne fera-t-il cesser aucun des embarras du ministère. Sa situation difficile l'est rendue plus encore par les déchirements qui se manifestent dans son propre parti et qui en sont la conséquence. Le Times, qui jadis abandonna les whigs, et, par sa désertion, prépara leur chute, le Times, aujourd'hui, attaque sir Robert Peel, et est attaqué lui-même par le Standard. Cette guerre intestine est de mauvais augure. Les témoignages, les démonstrations d'intérêt n'ont pas manqué aux accusés irlandais, et cette procédure préliminaire a été une occasion de calculer quelle serait l'ardeur de la sympathie nationale au jour du jugement sérieux. --Le voyage de M. le duc de Bordeaux, dont la relation donne lieu en France à des saisies et à des poursuites de journaux, attire en Angleterre les chefs les plus considérables du parti légitimiste. Le ministère anglais a cru devoir, à cette occasion, ôter toute couleur politique à l'accueil hospitalier qui est fait dans la Grande-Bretagne au petit-fils de Charles X, et protester, par la plume de ses journalistes, de la sincérité de son alliance avec le gouvernement issu de la révolution de Juillet.--Les dernières nouvelles de New-York annonçaient que les élections qui vont renouveler le personnel du congrès fédéral touchaient à leur terme. Dans le Sénat, la majorité paraissait déjà assurée au parti whig; mais dans la Chambre des Représentants, l'avantage était au profit du parti démocratique, dans la proportion de deux contre un. Toutefois, le peu d'union de ce dernier, quand viendra plus tard la question de la présidence, lui fera probablement perdre l'avantage de commander au Capitole, que son nombre semblerait devoir lui assurer.--En Espagne on paraît plus d'accord; mais c'est pour ne tenir nul compte de la constitution. Aussi, au Sénat, le rapporteur du projet de loi sur la déclaration de la majorité de la reine croyait-il pouvoir répondre au reproche d'inconstitutionnalité adressé à cette mesure, en disant qu'on avait violé bien d'autres articles de la Charte, et qu'il ne voyait pas pourquoi on respecterait davantage celui-là. L'argument a paru excellent. Il est donc certain que la reine sera déclarée majeure, et comme à treize ans on est assez peu propre à se gouverner soi-même, ce sera un conseil de régence occulte qui conduira les affaires, au lieu d'un conseil de régence constitutionnellement constitué et légalement responsable. Cet état de choses, la direction que prennent les affaires à Madrid, ne commandent pas la confiance et la soumission aux provinces; et à peine les protestations armées sont-elles refoulées sur un point, qu'il s'en manifeste de nouvelles sur un autre. Quant à la Catalogne, sa situation est toujours aussi affligeante pour l'humanité,--si l'on en croit les feuilles allemandes, qui nous ont annoncé les premières que l'Autriche se tenait prête à intervenir avec le Piémont dans les affaires des États pontificaux, le gouvernement français n'y mettrait aucune opposition; il demanderait seulement à être admis à prendre part à cette mesure. Il est probable que si cette version est vraie, ou si elle est fausse, le démenti ou la confirmation viendra d'ailleurs que d'Augsbourg ou de Francfort.--La velléité de contre-révolution à Athènes que nous avons mentionnée la semaine dernière, a amené une réaction, dont quelques ennemis du mouvement de septembre ont failli devenir victimes. Le ministre de France, M. Piscatory, qui, depuis le commencement de cette crise, a agi avec une détermination et une énergie qu'il a puisées dans son caractère beaucoup plus, dit-on, que dans ses instructions, M. Piscatory a, par sa présence d'esprit et sa résolution, sauvé l'ancien ministre de la justice et des finances Ithalli de la vindicte populaire, et épargné à la révolution grecque, jusqu'ici pure, une tache sanglante. Le roi Othon est passé de la confiance aux contre-révolutionnaires aux déclarations enthousiastes pour la révolution. On dit à Munich que le roi de Bavière se dispose à aller visiter son fils, et qu'il est très-déterminé à le ramener si les événements ne prenaient pas une tournure favorable à la dignité royale. Nous ne savons pas jusqu'à quel point on sera flatté à Athènes d'apprendre par les feuilles allemandes que le roi des Grecs n'est pas encore émancipé.--Un royaume de l'Inde que la Correspondance de Victor Jacquemont nous a appris à connaître, et auquel un soldat de notre armée avait fait adopter notre organisation militaire et nos couleurs nationales, Lahore, vient de voir son roi assassiné et son meurtrier tomber lui-même sous les coups d'un de ses complices. Beaucoup croiront que ces désordres ont été organisés; nous nous bornerons à penser que le gouverneur-général des possessions britanniques dans l'Inde les aura vus sans grande douleur. Jacquemont et le général Allard ne se dissimulaient point qu'après la mort de Rundget-Sing il serait difficile d'empêcher l'Angleterre d'arriver à ses fins, préparées de longue main, et d'occuper le Penjaub. Le successeur du général Allard, un autre officier de l'armée française, le général Ventura, n'a pu parvenir à rétablir l'ordre, même momentanément. On s'entend beaucoup mieux dans le magnifique palais du gouvernement-général, à Calcutta, à faire des conquêtes par les intrigues diplomatiques, les sacrifices d'argent, et, au besoin, par d'autres moyens encore, qu'à soumettre par la force des armes les populations qu'on n'a pas préalablement et sourdement travaillées. L'Afghanistan et le Penjaub auront fourni cette double démonstration.
Nous avions bien eu tort, dans notre dernier numéro, de faire l'éloge de la nature; elle nous a donné un cruel démenti, a furieusement rattrapée en désastres le temps que nous la louions d'avoir employé autrement. Les correspondances de Grenoble et de Gap sont déchirantes. Des neiges tombées prématurément dans les Alpes ont été bientôt fondues par la température adoucie, et des inondations indomptables sont venues porter la ruine et l'épouvante dans toutes les plaines qu'arrosent le Drac, le Rhône, l'Isère et la Durance. La garnison de Grenoble et la gendarmerie ont rendu de très-grands services là où elles ont pu, en se multipliant, porter leurs secours.--Il y a peu de jours que le Moniteur renfermait une liste de citoyens auxquels le roi, sur le rapport de M. le ministre de l'Intérieur, accordait des médailles d'or ou d'argent pour de belles actions et de nobles dévouements dans des désastres pareils. On y remarquait avec bonheur des hommes du peuple, des fonctionnaires municipaux, des soldats, des ecclésiastiques, de grands propriétaires. Chaque classe s'y trouvait représentée, et venait prouver qu'en France la bienfaisance et le courage sont dans tous les rangs et y font battre bien des cœurs.
Le journal officiel a donné aussi successivement la liste des élèves admis à l'École royale polytechnique et à l'École royale militaire. L'armée a fourni sa large part de candidats distingués, et leur nombre, comme le rang avantageux que plusieurs d'entre eux ont obtenu, démontrera, nous l'espérons, à M. le ministre de la guerre et à M. le ministre de l'instruction publique, que la mesure annoncée, oui exigerait un diplôme de bachelier ès lettres pour prendre part à ces concours, serait aussi injuste envers le soldat que mal entendue dans l'intérêt du service. Elle serait de plus contraire à la loi d'avancement et à l'esprit de la Constitution de 1830. En vérité, s'il est une liberté d'instruction respectable avant toutes, c'est bien celle du militaire qui, en remplissant tous ses devoirs, sait encore trouver le temps d'acquérir ou de compléter des connaissances nombreuses qu'une instruction première, presque toujours au-dessus des ressources de sa famille, ne lui a pas permis d'acquérir. Quelques journaux nous ont appris qu'un des élèves admis avait dans les veines du sang de Henri IV, et que cette circonstance lui avait valu d'être élevé et instruit de manière à pouvoir se présenter avec succès. C'est fort bien; mais il ne faudrait pas dans l'avenir, à mérite égal ou même supérieur, déclarer indignes les pauvres diables dont les grand'mères ont eu le tort de n'avoir pas de faiblesses pour le Béarnais.
Le nombre total des conscrits dont l'état intellectuel a été constaté dans les quatorze années de 1827 à 1840, s'élève maintenant à 4,036,569, dont 2,095,141 savaient au moins lire, et 1,945,428 ne savaient ni lire ni écrire, ce qui, sur un total de 1,000, donne 549 instruits et 481 ignorants. Cette moyenne générale, qui n'avait pas été atteinte avant 1833, a été constamment dépassée depuis.--Quand on groupe les chiffres en périodes de deux ans, la moyenne proportionnelle des instruits varie de 459 en 1827-1828, à 572 en 1839-1840, et ce n'est qu'en 1833-1834 que la moyenne générale 519 est atteinte et un peu dépassée. De la première 3 la dernière période, l'augmentation totale est de 133, ou d'environ un quart. Ainsi, sur un total de 1,000, il y a 155 instruits de plus en 1839-1840 qu'en 1827-1828. C'est une augmentation biennale de 22. L'augmentation, qui avait été de 39 de 1827-1828 à 1829-1830, de 27 de 1829-1830 à 1831-1832, n'a plus été que de 21, 16, 19 et 11 pour les périodes suivantes. Ainsi il y a augmentation, mais augmentation ralentie; jusqu'à présent nous ne voyons pas trop quelle peut être la cause de ce ralentissement, à moins que ce ne soit la première influence de la révolution de 1830, avant les mesures prises par le nouveau gouvernement pour la propagation de l'instruction primaire. Dans la statistique des établissements secondaires, nous trouvons une assez, forte diminution dans le nombre des élèves de 1831 et 1832, et ce n'est guère qu'en 1839 que ce nombre devient ce qu'il était en 1830. Quelque chose d'analogue se sera-t-il passé dans les écoles primaires jusqu'au moment de la mise à exécution de la loi de 1833? L'état intellectuel des conscrits de 1836 à 1840, qui ont du fréquenter les écoles vers 1830-1834, semblerait l'indiquer. On sait seulement qu'en 1830 un assez grand nombre de conseils municipaux ont subitement supprimé l'allocation faite aux écoles tenues par les congrégations religieuses; et comme ces écoles étaient fréquentées, cette suppression aura pu entraîner une assez notable réduction dans le nombre des élèves. Tout ce qui a été fait depuis en faveur de l'instruction primaire ne peut manquer d'agir puissamment sur la propagation de cette instruction; mais les enfants qui ont fréquenté les écoles depuis 1836 ne seront guère conscrits que vers 1844-1845; ce ne sera donc que sur les comptes-rendus du recrutement à cette époque que l'on pourra commencer à contrôler la statistique des écoles primaires et, par conséquent, à juger d'une manière incontestable les effets de la loi de 1833, sous le rapport du nombre des élèves.
Le chemin de fer atmosphérique, dont l'Illustration a fait connaître le système à ses lecteurs (t. I, p. 404), s'est tiré très-heureusement des épreuves auxquelles il vient d'être soumis en Irlande. Le Dublin-Monitor annonce que le succès de l'entreprise, est maintenant assuré. Dans la dernière quinzaine d'octobre des traits ont régulièrement fait le service entre Dublin et Kingstown. Une grande quantité de passagers ont parcouru la ligne sans qu'il soit arrivé le moindre accident. Les départs ont été suspendus à la fin d'octobre, pour terminer la ligne jusqu'à Dalkey. Les rails étaient posés, et déjà le chemin doit être ouvert. On pense qu'on poursuivra jusqu'à Bray. La voie est remarquable par ses courbes; les convois cependant les franchissent sans aucun danger, la force centrifuge étant contrebalancée par l'élévation du terrain du côté du cercle extérieur. Le danger ne pourrait donc venir que d'un excès de vitesse; aujourd'hui cet inconvénient est paré par des signaux échangés entre le machiniste et l'établissement où se trouve la machine à vapeur. Mais la compagnie a l'intention d'établir, le long de la ligne, un baromètre électrique qui signalera toujours exactement la vitesse. Dans quelques essais déjà faits, ou a remarqué que la vitesse indiquée au départ par un baromètre attaché au premier wagon donnait d'abord 10 degrés, 11 à 12 dans les tourbes et 16 à 17 dans la ligne directe. A ce dernier point du baromètre on a une vitesse de 50 milles à l'heure, 17 lieues environ.
Nous avons dit la frayeur trop fondée que causaient souvent aux archéologues les réparations entreprises dans nos vieux temples religieux. Un journal signalait l'autre jour une grave mutilation qui vient d'être commise dans l'église Saint-Séverin, à Paris, par les architectes mêmes chargés de restaurer ce monument. Il y a quelques jours encore, le soubassement de la porte latérale de Saint-Séverin portait une inscription en caractères du treizième siècle, énumérant les obligations imposées aux fossoyeurs de la paroisse. Un morceau de pierre neuve, inutilement repiqué, a déjà fait disparaître environ la moitié de cette inscription, unique d'abord et importante ensuite à l'étude du Moyen-Age. «Si l'inscription, dit le journal religieux qui dénonce ce fait, eût été païenne, grecque, insignifiante et dans l'Attique, on aurait expédié un membre de l'Institut pour la déchiffrer et la commenter; elle est chrétienne, française, intéressante et à Paris, elle aura bientôt complètement disparu.»--Il est un projet qui ne ferait, courir aucun danger à une autre église remarquable, et qui permettrait au contraire d'en mieux envisager la masse et d'en apercevoir les détails. On fait revivre le plan d'isoler complètement l'église Saint-Eustache. On démolirait le corps-de-garde qui est à la pointe et toutes les maisons qui, en masquant le monument et une ravissante porte qui est inaperçue de ce côté, rétrécissent la rue Montmartre au point d'y rendre la circulation presque impossible. Tout le côté gauche de la rue du Jour, qui obstrue l'église, serait abattu. On élargirait la rue Traînée, si fréquentée et si dangereuse, et on y construirait un nouveau presbytère. En outre, sur la place du Parvis-Saint-Eustache, serait ouverte une large rue qui irait déboucher rue Jean-Jacques-Rousseau, en face de l'hôtel des Postes, dont les abords recevraient ainsi d'utiles dégagements Ce plan est bien entendu, et son exécution rendrait d'immenses services à la circulation et à la sûreté publique. Le conseil municipal, qui va se trouver en partie reconstitué, inaugurerait dignement, son ère nouvelle en votant définitivement ces travaux, dont la percée prochaine de la rue de Rambuteau jusqu'à la pointe Saint-Eustache, et l'affluence qui arrivera encore de ce côté, vont rendre la nécessité plus urgente.--MM. les ministres des travaux publics et du commerce sont allés visiter le Conservatoire des Arts et Métiers, rue Saint-Martin, et s'entendre sur les plans de travaux et de réparations indispensables qui seront proposés aux Chambres à la session prochaine. Nul doute qu'on ne fasse déboucher directement sur la rue Saint-Martin ce grand établissement, qui n'y communique aujourd'hui que par des détours sinueux, et qu'on ne consacre l'ancien réfectoire des Bénédictins, ce délicieux monument gothique, connu de si peu de Parisiens, à une destination qui ne force pas à en masquer la hardiesse et la légèreté.--Nous renonçons à enregistrer toutes les statues d'hommes plus ou moins illustres qui vont s'élever sur les places publiques des villes de nos départements. Chaque, jour en vient grossir la liste, et tel sculpteur se fait sa réclame en bronze dans chacune de nos anciennes provinces. Cette manie de compatriotes illustres est quelquefois poussée bien loin et mène souvent au ridicule. La ville de Langres a donné le jour à Diderot: le marbre a reproduit pour sa ville natale cet homme célèbre; rien de mieux. Mais, par esprit de symétrie, on a pensé qu'il lui fallait un pendant, et, comme illustration langroise, on n'a rien trouvé de mieux que... feu M. Roger, secrétaire-général des postes, auteur de la petite comédie de l'Avocat, qui lui avait, moins encore que ses opinions, ouvert, sous la restauration, les portes de l'Académie Française. Voilà donc M. Roger reproduit par le marbre, uniquement parce qu'il faut un pendant à Diderot. C'est du bonheur sans doute; mais comme toute médaille a son revers, et comme Diderot a été représenté sans vêtements, M. Roger, que la nature était loin d'avoir favorisé de ses dons extérieurs, M. Roger sera tout un!!!
Nous avons dit la semaine dernière que les journaux de la Normandie renfermaient des détails sur un ouvrier chez lequel s'est révélé un véritable talent de sculpteur. Ces détails étaient contradictoires; nous en avons attendu de plus concordants pour les reproduire à nos lecteurs. Dans l'une des vieilles rues de Dieppe, à quelques pas de la gothique église de Saint-Jacques, habite un homme encore jeune, en qui le talent s'est révélé tout à coup. Il y a un an à peine, cet homme était cordonnier et travaillait tous les jours aux grosses bottes de pécheurs dans la boutique noire et enfumée qu'il n'a pas quittée. Depuis, l'échoppe, est, devenue un atelier, le cordonnier devenu un artiste. L'an dernier, cet homme, qui s'appelle Graillon, a imaginé de modeler en terre des sujets populaires, et son coup d'essai a été un coup de maître. Pose, vêtements, physionomie, tout est nature dans les figures de mendiants qu'il pétrit, et que Callot n'eût pas dessinées avec plus de vérité et de hardiesse. Ce sont de véritables études de mœurs. Il ne s'est pas borné à cela, et quelques statuettes historiques sont venues démontrer la flexibilité de son talent. Graillon n'ignore pas du tout, comme on l'avait dit, le mérite des productions qui naissent sous ses mains; il reçoit les éloges en homme qui les apprécie et a la conscience de les mériter. Il a fixé lui-même le prix de ses compositions; il les vend un prix assez minime, tout en sachant fort bien que leur valeur sera bientôt triple ou sextuple.