Je connais des chasseurs qui, le 3 novembre, négligeraient les plus sérieuses affaires pour courir les champs; j'en connais qui, malades, au lit, se sont levés, ont fait un tour dans leur parc et se sont recouchés ensuite, après avoir accompli ce devoir, cet acquit de conscience; j'en ai vu qui, ne pouvant pas sortir, ont revêtu l'habit de chasse et sont restés ainsi équipés toute la journée dans leur fauteuil.

Lord Egerton, propriétaire d'un fort bel hôtel rue Saint-Honoré, avait été grand chasseur. Devenu vieux et goutteux, il ne pouvait plus monter à cheval ni courir à pied: l'inexorable maladie le clouait dans son large, fauteuil. En temps ordinaire il prenait patience avec assez de philosophie; ses livres et ses amis lui faisaient quelquefois oublier l'âge heureux où il pouvait chasser depuis le matin jusqu'au soir; mais lorsque venait la Saint-Hubert, toute diversion était impossible. Alors il se sentait intérieurement travaillé par le démon cynégétique, démon cent fois plus tenace que ceux de l'amour, de l'ambition et autres passions à l'eau rose. La veille du jour où les chasseurs fêtent leur saint patron, l'imagination de milord, s'égarant en folle sur sa vie passée, lui retraçait avec les plus vives couleurs d'anciennes jouissances dont la privation augmentait encore son mal présent; les crises redoublaient alors d'intensité, les douleurs devenaient plus aguës, plus poignantes: le pauvre homme faisait pitié. Lorsque le mois de novembre approchait, les domestiques du noble lord disaient entre eux: «La maladie de notre maître augmente, ou voit bien que la Saint-Hubert n'est pas loin.»

Un jour, c'était le 3 novembre 1831, lord Egerton, en s'éveillant, entendit les sons harmonieux de la trompe.

«Pourquoi ce bruit? demanda-t-il à son valet de chambre; cela me fait mal; ces fanfares me déchirent le cœur.

--Je pensais, au contraire, que cela vous ferait du bien.

--Allez dire à nos voisins que je les prie en grâce de me laisser dormir en paix. Dieu me pardonne, ils sonnent la Saint-Hubert, le réveil, le départ; j'entends les cris d'une meute, et je suis forcé du rester au lit! Les malheureux! ils ne se doutent pas des angoisses qu'ils me causent!

--Vos voisins ne sont pour rien dans tout cela, milord; cette musique joyeuse n'a d'autres exécutants que vos piqueurs; ces cris sont ceux de vos chiens; milord doit savoir que c'est aujourd'hui la Saint-Hubert.

--Tu veux donc augmenter mes regrets, tu veux me tuer! Ah! mon ami, au lieu de me déchirer l'âme, au lieu de me retourner le poignard dans le cœur, fais-moi plutôt oublier ce jour, qui me rappelle d'aussi délicieux souvenirs.

--Il ne s'agit pas du souvenirs, mais de réalités; nous chassons aujourd'hui.

--Bah!