Saint Lambert mourut assassiné, et Hubert le remplaça. Le jour de son sacre, un ange apporta du ciel une étole brodée par la vierge Marie; saint Pierre lui apparut et lui remit une des deux clefs avec lesquelles on le représente toujours. Cette clef sert encore aujourd'hui à guérir les enragés, hommes et bêtes; on la fait rougir au feu et puis on l'applique légèrement sur le front du chien de manière à lui brûler seulement le poil. Autrefois on avait la coutume, en entreprenant un voyage, de clouer un fer de cheval à la porte d'une église ou d'une chapelle sous l'invocation de saint Martin. On faisait aussi rougir au feu la clef de cette église ou de cette chapelle, et ou en marquait le front de la bête qui devait porter le voyageur. Je ne raconterai pas tous les miracles opérés par Hubert; il me faudrait trois numéros de l'Illustration. Depuis que saint Hubert est mort, les miracles continuent: un morceau de la sainte étole guérit les individus atteints de la rage, et l'étole est toujours entière. Le 3 novembre, la chapelle de Saint-Hubert ne désemplit pas: dès trois heures du matin, les trompes sonnent le réveil; à l'instant, chasseurs et piqueurs, gardes et braconniers se mettent en route avec leurs chiens, après s'être lestés de la classique soupe à l'oignon. Tous arrivent à la chapelle de Saint-Hubert, aujourd'hui délabrée, mais conservant toujours son antique célébrité. Un prêtre dit la messe aux flambeaux, les trompes sonnent lors de la consécration et pendant la bénédiction toute spéciale pour les chiens. Le plus jeune chasseur fait la quête, et ordinairement un nid de grive placé dans le pavillon de sa trompe lui sert de plateau.

Les chasseurs scrupuleux ne se contentent pas, pour leurs chiens, de cette bénédiction générale, il leur en faut une autre plus directe. Ils retournent le lendemain chez un monsieur descendant de saint Hubert, à ce qu'il dit, et qui applique à leurs chiens la clef rougie que son aïeul reçut directement de saint Pierre. Lorsqu'il s'agit d'un homme, si l'on se servait de la clef rougie, le remède serait peut-être pire que le mal; alors ce monsieur guérit ou préserve de la rage en imposant les mains et en prononçant certaines paroles que lui seul connaît; mais en cela comme en beaucoup d'autres choses il faut avoir la foi. Ce qui est fort singulier, c'est que les protestants et les réformés vont en pèlerinage à Saint-Hubert aussi bien que les catholiques; on y voit même des juifs. Tous amènent leurs chiens et leurs bestiaux, soit pour les guérir de la rage, soit pour les empêcher de l'avoir.

Ceux qui chassaient dans les Ardennes devaient aux moines de Saint-Hubert la première pièce de gibier qu'ils tuaient, et la dîme de toutes les autres. Un comte Théodoric, après avoir fait vœu d'observer cette règle, tua un superbe sanglier. Il le trouva si beau, qu'il voulut le garder. N'ayant point de charrette pour transporter une bête si lourde, il le fit dépecer, afin que ses gens pussent se charger chacun d'un morceau; mais, ô prodige! les gigots, les filets, la hure, ne furent pas plutôt détachés, qu'ils partaient comme des fusées à travers les airs, et décrivant une parabole, ils tombèrent sur l'abbaye, où les moines les mangèrent. Un certain Josbert fut bien autrement puni: atteint de la rage, il promit aux moines le tiers de ses terres s'ils le guérissaient. Mais, comme dit le proverbe italien:

Passato il pericolo,

Gabbato il santo.

Une fois bien portant, il envoya les moines au diable, qui n'en voulut pas, et entra dans le corps de Josbert. Vous dire tout ce que fit notre possédé quand il eut le diable au corps, demanderait trop de temps et trop de place Lié, garrotté, il fut porté devant l'abbé de Saint-Hubert. Celui-ci le fit mettre dans une cuve d'eau bénite, et lui couvrit la tête avec la sainte étole. Qui fut penaud! Je vous le demande. Le diable ne pouvait plus sortir par la bouche, car l'étole était là; d'un autre côté la chose paraissait peu commode, car on pouvait prendre un bain d'eau bénite, et pour un diable c'est fort dangereux. Cependant à tout prix il fallait fuir l'étole, et le diable partit par les voies intérieures, ce qui produisit une telle détonation que les douves de la cuve en furent brisées(1). La morale de tout cela, c'est qu'il faut toujours tenir les promesses que l'on fait aux moines.

Note 1: Sensit inimicus pondus virtutis divinæ et coactus per posteriora egredi, talem dedit crepitum, ut omne dolium a compage sua resolveretur. Sic Deus superbissimum spiritum ludibrio exponebat. (Historia sancti Huberti principis Aquitani ultimi Tungrensis primi Leodiensis episcopi. Luxemburgi, 1621. In 4º, pag. 102.)

Une chasse dans un hôtel de la rue Saint-Honoré.

Hubert mourut en 727. Seize ans plus tard, on ouvrit son cercueil en présence: du roi Carloman, et on trouva son corps frais et vermeil. Ses habits étaient plus entiers et plus beaux que de son vivant. Dès lors on le nomma saint Hubert. Ce titre lui fut confirmé par Léon X un septembre 1515. Le roi fit mettre la dépouille mortelle du saint dans une belle châsse, devant le maître-autel Cette première translation eut lieu le 3 novembre 743; et voilà pourquoi nous chassons tant et nous dînons si bien le jour de la Saint-Hubert.