Ici donc, c'est-à-dire dès les premières pages du roman, commence la recherche des inconnues. Arthur d'Escorailles aime une jeune fille qu'il a vue, mais dont il ignore même le nom; il est aimé d'une femme qu'il n'a jamais vue peut-être, mais dont il connaît le nom. Comment les retrouver? Il nous paraît, quant à nous, avoir une trop grande confiance dans son bon génie, et ne pas s'inquiéter assez du résultat de cette aventure. Il s'habille tout simplement, et bien qu'il soit invité à la soirée du duc d'Orléans, il accompagne à un bal bourgeois un de ses amis qui veut à toute force le présenter à sa future.
Arthur d'Escorailles est, en vérité, plus heureux qu'il ne mérite de l'être. Ce soir-la même un hasard providentiel lui fait retrouver ses deux inconnues, qu'il ne cherche pas: il revoit celle qu'il aime dans le bas de la rue des Lombards. Elle se nomme Laure; elle est la fille d'un négociant et la future de son malheureux ami. Celle dont il est aimé lui apparaît une heure après aux Tuileries dans les salons du duc d'Orléans. «C'était une jeune mariée, d'environ vingt-deux ans, grande, brune, élancée, belle de cette beauté toute plastique et toute sensuelle que la statuaire antique a prêtée à Diane Chasseresse. Elle avait les cheveux coiffés en bandeaux avec une couronne de marguerites entremêlées de diamants; sa robe de satin blanc était recouverte d'une robe de dentelle en forme de tunique, attachée sur les épaules par des agrafes de diamants, et relevée par des bouquets de marguerites; enfin, elle tenait à la main un bouquet exactement semblable à celui qu'Arthur d'Escorailles avait reçu lu soir même. En passant devant lui, elle se retourna avec beaucoup de vivacité et lui lança un tendre regard, un de ces regards dont l'un des maîtres de la lyre, Ronsard, disait si poétiquement au seizième siècle:
J'ai vu ses yeux, j'en ai bu le poison;
puis elle disparut, et Arthur, arrêté par le duc d'Orléans, ne put ni la suivre ni la retrouver.
Comme on le voit par cette rapide analyse, le sujet du roman se dessine nettement. Il ne s'agit plus de savoir désormais si le héros retrouvera les deux héroïnes, mais laquelle des deux il préférera, ou plutôt s'il ne les aimera pas toutes les deux en même temps. Arthur d'Escorailles est longtemps indécis: pendant plusieurs mois il lutte entre son cœur et ses sens, entre un bonheur légitime et une passion coupable; se décide-t-il un jour à épouser Laure, le lendemain il renonce au mariage pour l'amour adultère; bien qu'elle lui ait avoué qu'elle ne l'aimait pas qu'elle ne l'avait jamais aimé, que sa déclaration était une mystification, il poursuit Marguerite et se bal en duel avec son mari, le marquis de Saint-Fare. Grièvement blessé, il est soigné et sauvé par Laure, mais il ne pense qu'à Marguerite, qu'il a aperçue un instant au chevet de son lit. Une seconde fois il se résout à se marier avec la jeune fille dévouée. La femme passionnée devient veuve... Que fera-t-il alors? C'est là le secret de M. A. de Lavergne, et nous sommes incapable de le trahir.
Ce nouveau roman n'ajoutera rien, nous le craignons, à la réputation si bien établie de l'auteur de la Duchesse de Mazarin. Il est tout à la fois trop long et trop court. Certains tableaux sont surchargés de détails inutiles, et les caractères des personnages principaux ne nous semblent pas toujours ni suffisamment originaux, ni assez développés. Mais le sujet, fort intéressant d'ailleurs, est traité avec une grande habileté de mise en scène. On sent, en lisant la Recherche de l'Inconnue, que M. A. de Lavergne a déjà fait beaucoup de drames et de romans. Nous avons une trop haute opinion de son talent pour ne pas lui donner le conseil de songer un peu plus à l'avenir qu'au présent, et de préférer des succès vraiment littéraires à des triomphes de feuilletons.
Abandonnons donc la Recherche de l'Inconnue, et tentons pour un moment une autre entreprise: c'est un Voyage où il vous plaira, écrit à la plume et au crayon. Qui de vous, ô lecteurs de l'Illustration, ne se laisserait séduire par les trop irrésistibles attraits d'un si beau titre? Comme tous vos semblables en général, vous aimez, j'en suis convaincu, à faire ce qui vous plaît; mais mieux que beaucoup d'entre eux qui sont privés du bonheur dont vous jouissez, vous savez apprécier ce genre d'ouvrages, où la plume et le crayon prennent plaisir, tantôt à expliquer les curieux mystères de leurs plus ravissants caprices; tantôt à vous représenter simplement tels qu'ils ont eu lieu ou tels qu'ils sont, les objets et les événements que vous pouvez regretter de n'avoir pas vus. D'ailleurs, admirez-vous beaucoup de dessinateurs plus gracieux, plus originaux et plus habiles que Tony Johannot? Existe-t-il, à votre connaissance, un grand nombre d'écrivains qui aient autant d'imagination, d'esprit et de finesse, et qui sachent profiter avec autant de bonheur de toutes les ressources de notre langue, que MM. Alfred de Musset et P. J. Stahl? Pourriez-vous résister aux séductions réunies de ce titre piquant et de ces noms si justement aimés? Ouvrez, ce magnifique volume, l'Avant-Propos mettra fin à votre irrésolution. Que ne vous promet-il pas, en effet?--et je me rendrais, au besoin, son garant,--il tiendra toutes ses promesses.
Ce n'est pas qu'il vous dise pourquoi vous partez ni où vous allez. Une pareille confidence pourrait avoir ses dangers. Pourquoi voyage-t-on? N'est-ce pas, en outre de l'avantage incontestable que chacun ne peut manquer de trouver à changer de lieu ici-bas? n'est-ce pas surtout pour courir après l'imprévu, par exemple, et faire (en tout bien tout honneur) les yeux doux au hasard?...
Mais si les auteurs du Voyage où il vous plaira ne vous confient pas leur projet, pour ne pas gâter par avance ce qu'il y a de meilleur dans tout voyage, le petit bonheur des surprises, le bénéfice des rencontres, etc., ils s'engagent «à vous conduire sans encombres, sans accidents, sans culbutes, sans trop de paroles et sans trop de frais, à l'abri du froid lui-même--pour peu que vos portes soient bien closes et vos cheminées bien garnies--tout au bout de ce monde d'abord et même un peu dans l'autre, pour peu que vous y soyez disposé; tout cela, songez-y bien, sans qu'il vous soit besoin de rien quitter, ni vos enfants, qui sont les plus aimables enfants du monde et qui ne sont de trop nulle part;--ni vos amis qui vous aiment, ni le coin de votre feu que vous aimez; rien, enfin, de ce qui vous plaît ou de ce qui vous retient...»
A ce compte-là, qui ne partirait pas? Parlons-nous?... Quant à moi, dussiez-vous rester ou m'abandonner en route, je pars; je suis parti.