Il était une fois un brave et bon jeune homme qui ne pouvait rester en place; c'était son seul défaut (j'ai un ami intime qui lui ressemble). On n'est bien, disait-il, que là où l'on n'est pas,» et là dessus il parlait. Bref, il avait la passion des voyages et il la satisfaisait constamment. Cependant, après avoir fait quatre ou cinq fois le tour du monde, il revint un jour dans son pays natal, bien décidé à ne plus jamais repartir. Ce brave et bon jeune homme était amoureux; plus en outre résolu que M. d'Escorailles, il allait épouser la belle Marguerite, qu'il aimait. La veille du jour fixé pour la célébration de son mariage, il rentra chez lui un peu tard, tourmente par certains regards trop sévères que lui avait jetés durant la soirée son futur beau-père. Il alluma sa pipe et brûla tous livres de voyages, qu'il ne regardait plus que comme d'absurdes mensonges. Mais cet effort l'avait anéanti: il retomba sans forces dans son fauteuil, s'endormit et rêva. Tout à coup on frappa à la porte. «Entrez!» s'écria-t-il. C'était Jean, son bon, son cher Jean, son meilleur ami, son fidèle compagnon de voyage. «Viens avec moi.» lui dit Jean. Il hésita un instant à la pensée de sa Marguerite, puis il partit. Est-il besoin de vous rappeler qu'il avait la passion des voyages?

Quant à moi, bien que j'aime beaucoup à voyager, je ne les suivrai point. Qu'il me suffise de vous apprendre que Franz, c'est le nom du fiancé, a laissé une relation manuscrite de ce voyage, à laquelle MM. A. de Musset et Stahl ont emprunté les épisodes suivants:
Les fleurs des bois;
L'histoire d'un berger;
Les amours du petit Job et de la belle Claudine;
La vie et la mort;
Les étoiles;
L'histoire de l'homme au grand chapeau;
Un jour à Londres.

En quittant l'Angleterre, nos deux voyageurs firent le tour de l'Europe (ils avaient déjà fait celui des quatre autres parties du monde); bref, en revenant dans je ne sais quels pays, le navire qui les portait fut assailli d'une violente tempête et sombra. Franz perdit un instant connaissance. Quand il rouvrit les yeux, il lui sembla entendre trois petits coups frappés à sa porte. «Entrez,» s'écria-t-il. C'était M. Kolb, son tailleur, qui lui apportait son habit de noces. A sa grande surprise. Il se trouvait dans sa chambre,--sa chère petite chambre bleue.--pareille en tout à celle de sa fiancée;--c'était dans son fauteuil qu'il s'était endormi, qu'il avait couru les aventures, qu'il était parti enfin et revenu; mais de coursiers ailés et de navires, de voyages et de naufrages et de morts, il n'était pas question; il n'avait fait qu'un rêve. Le lendemain il épousa sa fiancée. Sa noce fut superbe: elle dura trois longs jours; on y dansa, on y valsa, on y tira un grand nombre de coups de fusil, on y fit tout le bruit qu'à tort ou à raison on a coutume de faire autour des gens qui se marient; mais enfin. Dieu merci, chacun rentra chez soi.

Tel est le cadre ingénieux qui a fourni à MM. Alfred de Musset et P.-J. Stahl l'occasion d'écrire 170 pages fort agréables à lire, et à M. Tony Johannot celle de composer 63 de ses plus charmants dessins gravés sur bois. Comme livre d'étrennes et de salon, le Voyage où il tous plaira sera un des plus grands et des plus légitimes succès de l'année 1843.

Les Fastes de Versailles ont déjà plusieurs années d'existence; mais l'édition que nous annonçons (la troisième ou la quatrième) est à peine terminée. D'ailleurs, qui n'éprouverait toujours un nouveau plaisir à revoir les splendides merveilles de ce magnifique palais, surtout lorsqu'on a pour guide et pour cicérone uni écrivain aussi aimable et aussi intelligent que M. H. Fortoul? Autant Versailles est supérieur aux autres résidences royales, autant le livre de M. H, Fortoul s'élève au-dessus des autres ouvrages dont Versailles a fourni le sujet. Personne ne l'avait jamais mieux compris et mieux expliqué que l'auteur de ses Fastes; il ne se contente pas de nous décrire, dans un style tout à la fois grave et animé, les magnificences inouïes que représentent d'admirables gravures sur acier, il sait en découvrir, il en révèle le véritable sens. Il raconte entièrement cette belle épopée de pierre, il nous donne l'analyse la plus complète et la plus exacte qui se puisse désirer de ce vaste poème royal que tant de gens avaient vu, avant la publication de cet ouvrage, sans le comprendre.

«Versailles, dit M. H. Fortoul, est l'expression de la monarchie, telle que Louis XIV l'a conçue. C'est le résumé fidèle de l'œuvre du grand roi. On s'étonne quelquefois que son règne, si fertile en beaux génies, n'ait pas produit de poème épique. En effet, la poésie revêtit alors toutes les formes hormis celle-là; mais l'épopée du dix-septième siècle, c'est Versailles. En quel livre raconta jamais la destinée d'une époque d'une manière plus brillante et plus complète? quelle gloire n'est pas écrite dans ce palais? quel mystère n'y est pas révèle? La vie héroïque et la vie familière s'y mêlent à chaque pas: derrière ces grandes murailles, au bout de ces grandes galeries, au coin de ces grands appartements, qui sont pleins de la majesté royale, il y a des petits réduits et des passages ignorés qui vous apprennent mille histoires secrètes. Ce palais a deux voix: il parle des choses les plus graves et des choses les plus frivoles; il est à la fois profond comme Tacite et indiscret comme Suétone. Il a des contes de toute espèce à vous faire, et des vérités de toute nature à vous dire. Il possède l'art de vous émouvoir et de vous égayer tour à tour; et comme s'il joignait le génie de Molière à celui de Corneille, il fait succéder les scènes comiques aux tragédies avec une rapidité merveilleuse. Il a tout vu passer sur ses dalles de marbre: les rois, les poètes, les ministres, les courtisans, les confesseurs, les maîtresses en titre ou autrement, les reines sans pouvoir et celles qui en avaient trop, les ambassadeurs, les généraux vainqueurs ou vaincus, les petits abbés, les grandes dames, l'épée et la robe, la noblesse, le clergé, même le tiers, même le peuple... Et maintenant que tout cela n'est plus, il en fait d'admirables récits à qui veut l'interroger.»

Mais de tous les écrivains qui ont interroge Versailles, aucun n'a reçu des confidences aussi curieuses que M. H Fortoul, aucun surtout ne les avait révélées avec plus de réserve, d'esprit et de bonheur. Ce remarquable ouvrage de l'auteur de l'Art en Allemagne est un véritable monument littéraire qui vivra aussi longtemps--nous l'espérons--que le palais de Louis XIV.

Modes.