Eve n'est pas seulement possédée par le désir de délivrer l'Amérique: elle veut détruire un ennemi mortel de sa religion et de ses frères, le marquis Acton de Kermar; Eve ente Judith sur Jeanne d'Arc.

Le marquis de Kermar a des vices terribles et des passions formidables; il bat et tue ses esclaves pour un mot, change de maîtresse tous les jours, déshonore les familles et poursuit particulièrement les quakers d'une haine féroce, sous prétexte qu'ils prêchent l'égalité et la fraternité, Kermar ne veut pas de cette philosophie, et de temps en temps il fait crever les yeux à un quaker ou deux, pour les en guérir.

Kermar demeure à Québec, dans le Canada; c'est donc à Québec qu'Eve va le trouver pour le tuer, comme Judith tua Holopherne; le vieux Daniel, qui devine le sanglant projet de sa fille, la suit à la piste.

Judith avait, gagné tout droit la tente d'Holopherne; Eve fait plus de façons: elle se promène dans les forêts qui avoisinait le château de Kermar, et au moindre bruit s'esquive comme une biche légère. Tout en errant à travers bois, Eve préserve Kermar, qu'elle ne connaît pas, de la piqûre d'un venimeux serpent, et sauve ainsi la vie à l'homme qu'elle veut tuer: la contradiction est flagrante.

Cette rencontre suffit pour rendre Kermar éperdument amoureux d'Eve; et comme c'est un homme qui n'a pas l'habitude d'attendre, il met ses esclaves à sa poursuite. Les esclaves font si bien, qu'ils s'emparent de la belle quakeresse et ramènent au château. Ainsi Eve est chez Kermar. Que ne le frappe-t-elle? Elle n'en a plus le courage; sa haine est désarmée, ou plutôt l'amour lui a fait place: Eve aime Kermar, commue elle en est aimée. Ceci contrarie très-fort l'esclave Caprice, la bien-aimée et la favorite de Kermar avant l'arrivée d'Eve. Caprice n'a pas d'autre ressource que de chercher à se venger, et elle se vengera. Il y a, sur le lac voisin aux eaux dormantes, certaines fleurs jaunes qui composent un poison parfait pour en finir avec une rivale. Caprice en fera son affaire.

Kermar d'abord n'a pas d'autre idée que de s'amuser d'Eve comme il s'est amusé de tant d'autres; mais tout à coup, pour la première fois de sa vie criminelle, il hésite et se trouble; l'innocence, la pudeur, la sérénité d'Eve, l'émeuvent malgré lui; il faut cependant qu'il possède Eve! Un homme comme lui, qui n'a jamais mis de bornes à ses désirs, dont la passion s'est toujours satisfaite à l'instant même, de gré ou de force; un Kermar, qui joue, qui tue, qui se livre aveuglément aux caprices les plus monstrueux et crève, les yeux aux quakers; un tel don Juan, un tel démon, un tel damné reculerait devant un enfant? non pas. Kermar se met donc à attaquer Eve par tous les moyens de séduction que son nom, son audace, son esprit, sa richesse, peuvent lui fournir: promesses, flatterie, le plaisir et l'or, il n'épargne rien, le serpent! Eve cependant résiste et ne mord point à cette pomme. Tandis que le combat s'engage, Caprice, obligée par Kermar de servir Eve à genoux, a tenté de l'empoisonner; mais le crime avorté; Caprice prendra plus tard sa revanche.

Ce n'est pas seulement la vertu d'Eve que Kermar a pour adversaire, mais encore le ressentiment de Daniel, arrivé à Québec et réclamant sa fille, mais les remontrances du vieux duc de Kermar, pauvre vieillard dont la raison est affaiblie par le chagrin et le malheur. La passion de Kermar se raidit contre cette double attaque de deux pères irrités; il traite Daniel comme un quaker, et lui ferait volontiers crever les yeux, suivant son habitude; quant au vieux duc, il le chasse de sa maison. Oui, le fils chasse son père!

Théâtre-Français.--Première représentation d'Eve.--Le
marquis de Kermar, Firmin; Rosemberg, Brindeau; Dapremire, Mirecourt;
Eve, mademoiselle Plessis; Caprice, Mélingue.

Daniel aura recours au gouverneur de Québec, et lui demandera justice. Que m'importe? dit Kermar; et il arme ses esclaves pour défendre son château et repousser toute attaque de la force publique.