Vous le voyez, Kermar est arrivé au paroxysme de la passion et de la violence. Maintenant rien ne le retient plus; qu'Eve se prépare à subir enfin la défaite. Quoi donc? Kermar recule encore! l'ange intimide le démon! Pour étouffer cette hésitation de sa conscience, Kermar cherche à réveiller son audace à la flamme d'une liqueur brûlante, et tout chancelant, le voici qui frappe violemment à la porte d'Eve. En est-ce fait, ô douce brebis, et seras-tu dévorée par ce tigre furieux'?
Tout à coup la scène change, le tigre apaise ses rugissements et devient doux comme un agneau sans tache. Qui produit cette conversion dans le cœur de Kermar? qui fait un saint d'un damné? la nouvelle subite de la mort de sa mère. Ce trépas inattendu, cette disparition rapide de sa mère, qu'il aimait, jette au cœur de Kermar la crainte et le doute; il interroge sa vie passée, il se juge et se condamne. Aussitôt commencent le repentir et la pénitence: Kermar appelle Daniel pour lui demander pardon et lui remettre sa fille; il se prosterne humblement aux genoux du vieux duc, son père, qu'il avait outragé et chassé; il rend la liberté à ses esclaves, qu'il traitait avec l'inhumanité, d'un bourreau; Kermar fait plus encore, pousse le repentir jusqu'à l'humiliation, souffre l'injure sans se plaindre, et refuse un duel, au risque d'être traité de lâche, lui, l'intrépide, le terrible Kermar! Après quoi, ce persécuteur des quakers se fait quaker lui-même pour achever l'expiation.
Qu'est devenue Eve, cependant? Eve, pour se mettre à l'abri des poursuites de Kermar et se défendre, contre son propre cœur, Eve s'est confiée à Caprice; alors la jalouse Caprice a si bien fait que, sous prétexte de sauver Kermar d'un grand danger, elle a entraîné Eve dans une démarche qui, laissant au fond sa vertu intacte, la déshonore par l'apparence. Caprice est vengée: Eve lutte vainement contre cette prévention de l'opinion publique. Elle s'enfuit pour se dérober à cette honte imméritée, tandis que Kermar se met à la tête des insurgés américains, pour rendre utile une vie jusque-là nuisible, pour laver son passé par un présent et un avenir glorieux.
Plus tard, Eve et Kermar se retrouvent; Eve, devant le tribunal des quakers ses frères, sous le poids d'une accusation d'impudicité; Kermar, au contraire, victorieux et triomphant. Les Américains le nomment leur sauveur, et les quakers le choisissent pour leur suprême juge. Triste mission! car c'est Eve que Kermar doit juger! Les faits attestés par Caprice; entraîneront la condamnation de l'innocente Eve. Daniel se désespère; Kermar fait comme Daniel; mais, Dieu merci, Eve trouve enfin le moyen de se justifier. Ce moyen lui est fourni par l'étourdi même qui l'a compromise, par un certain marquis de Rosemberg, que nous n'avons pu pincer dans notre récit, attendu qu'il joue, dans la dame de Gozlan, un rôle assez, considérable, il est vrai, mais tout à fait en dehors de l'action principale.
Pour aller droit au fait, et c'est là un point difficile dans un drame tellement compliqué de hors-d'œuvre romanesques, il a donc fallu mettre de côté ce Rosemberg, venu tout exprès de France, sur la réputation de Kermar, pour lutter avec lui de folies, le provoquer en duel et lui enlever ses maîtresses; il a fallu passer sous silence les compagnons de débauche de Kermar, leurs insolences, leurs orgies, leurs duels, mille fantaisies cruelles et bizarres de Kermar lui-même, mille récits merveilleux, mille incroyables aventures, les surprises, les mystères et les reconnaissances dont le drame de M. Gozlan est surabondamment pourvu.
Ce luxe de détails infinis, qui se croisent et se débattent dans les ténèbres, est le grand vice de l'ouvrage; il est plein d'inventions mais d'inventions pêle-mêle accumulées; l'esprit y abonde, mais il va jusqu'à l'excès, et déborde souvent en images prétentieuses, fausses et de mauvais goût. Que vous dirai-je? il y a là plus de richesses qu'il n'en faut pour faire une pièce; mais c'est l'ordre, le goût, la clarté, la logique, l'ensemble, qui manquent à ces éléments épais.
Le public n'a pas laissé M. Gozlan sans conseils et sans avertissements; toujours prêt à applaudir les scènes spirituelles et intéressantes, il s'est montré sévère et juste aux fautes de railleur. Les deux derniers actes se sont achevés au milieu de la tempête; mais c'est un de ces naufrages qui n'engloutissent ni le vaisseau ni l'équipage: Eve, par ses bizarreries même, excita la curiosité, et la curiosité est très-proches parente, d'un succès.
Le théâtre a fait de grands frais de costumes et de décors. Tous les acteurs ont joué loyalement et bravement; il faut citer entre les plus habiles mademoiselle Plessis, M. Firmin et M. Ligier.
Quelques jours avant, madame Ancelot faisait aussi son petit roman, bien que madame Ancelot ait certainement cru faire de l'histoire. C'est une des plus nobles et des plus touchantes figures de la Révolution française que madame Ancelot a choisie pour sujet à son élucubration romanesque; j'ai nommé madame Roland.
Nous voyons d'abord madame Roland, qui n'est encore que Manon Philipon, chez le duc d'Oronne; déjà Manon est possédée de l'amour de la liberté; à cet amour sérieux se mêle un autre amour, un tendre penchant pour Barbaroux. C'est au milieu de ces rêves que la Révolution les surprend tous deux; et tous deux saluent du plus ardent de leur âme cette grande union: d'une ère immense.