Quel dommage cependant que ce cher Vervet nous laisse ainsi! c'était un si bon et si charmant comédien: par où vous le ferais-je connaître? Faut-il remonter jusqu'à M. Pinson, le César des farceurs turbulents et malencontreux? Irons-nous chercher le petit bossu de la Marchande de Goujons, ce représentant de la médisance difforme, bavarde et sensuelle? Est-ce le Jean-Jean des Bonnes d'Enfants qu'il vous plaît d'accoster, l'innocent Jean-Jean au nez en l'air, aux bras ballants, au regard ahuri, aux galanteries burlesques et aux gauches amours? Mais, non; voici venir l'amant naïf de Madelon Friquet: quelle bonne grosse figure épanouie! quelle simplicité de cœur! quelle tendresse candide! comme il trotte! comme il va! comme il roule! comme il aime sincèrement sa Madelon, ce cher petit bonhomme! et Prosper? et Vincent? Nul comédien n'a surpassé Vernet dans la représentation de ces types de crédulité ingénue et de candeur ahurie.

Cette vieille, coiffée d'un bonnet en loques, barbouillée de tabac, se traînant sur les débris de ses souliers éculés, et remuant, dans sa marche oblique, les restes bigarrés d'un cotillon en ruine, ne la reconnaissez-vous pas? ne l'avez-vous pas vue, par hasard, au coin de la borne, à la porte d'une noire allée où dans la loge d'un portier? Eh! mon Dieu, oui, c'est madame Pochet! Plus loin, voyez, ce vieux brave qui chante, trinque, boit, parle d'Austerlitz et de Wagram, et marche cahin-caha sur une jambe dépareillée..... Bonjour, vieux soldat! je sais ton nom; je t'ai vu au soleil dans l'allée de la Petite-Provence, ou jouant à la boule dans le carré Marigny: tu t'appelles Mathias l'invalide!

Ainsi Vernet allait partout, saisissant sur sa route les types populaires, et s'incarnant en eux de telle sorte que les plus clairvoyants n'apercevaient plus l'auteur dans le personnage.

Vernet était comme les véritables artistes: il imitait la nature et la prenait sur le fait, mais en l'idéalisant. Ce n'était point un calque matériel et grossier, c'était un portrait intelligent fait par la main d'un maître. Le talent de Vernet se distinguait en effet par le tact et le goût, même dans ses créations les plus vulgaires et les plus grotesques; il s'arrêtait toujours à temps, et n'allait jamais au delà ni en deçà; il lui répugnait d'acheter le rire aux dépens de l'art.

Vernet est jeune encore, malgré ses longs services et ses longs succès; il aurait pu combattre quelques années de plus sur le champ de bataille du théâtre des Variétés, où il a remporté, pendant trente années, tant de riantes victoires; mais la goutte s'en est mêlée, et l'excellent comédien a été contraint de battre en retraite. Vernet a la maladie des vieux et vaillants généraux; cela peut-il le consoler? j'en doute; il y a peu de comédiens retirés qui ne regrettent le lustre, les coulisses et les bravos; mais enfin il faut être philosophe, et, Dieu merci, Vernet a quelque raison de pratiquer la philosophie: il a un revenu de chanoine, l'humeur joviale, dit-on, et une jolie maison de campagne où il peut tranquillement se reposer sur ses lauriers, quand toutefois son altesse sérénissime la goutte le lui permet.

Ce n'est jamais volontairement que nous commettons une erreur, et si nous trompons les autres, c'est qu'on nous a trompés nous-mêmes, d'ailleurs ne sommes-nous pas obligés d'accueillir ces mille bruits, ces mille riens qui courent la ville, fragiles fantômes, périssables enfants du désœuvrement, de la fantaisie et de la médisance, nés dans la journée pour s'évanouir et disparaître le lendemain au lever de la première aurore. Ainsi, nous avons raconté qu'une charmante danseuse espagnole, mademoiselle Lola Montès, avait caressé du bout de sa cravache un galant irrespectueux; mademoiselle. Lola Montès écrit de Berlin que le fait est inexact, et qu'il ne s'agissait que d'un gendarme brutal: va donc pour le gendarme; c'est toujours quelque chose.

Nous n'avons pas même la compensation d'un gendarme avec M. Roger de Beauvoir; la nouvelle de son mariage, que le bruit courant nous avait transmise et que nous avions répétée sans criminelle préméditation, n'a aucune espèce de fondement. Nous démentons volontiers, pour l'innocente part que nous y avons prise, le fait de ce mariage prétendu, non pas pour M. Royer de Beauvoir, qui a trop de goût pour s'être beaucoup préoccupé d'un pareil enfantillage, mais pour ceux qui ont cru devoir s'en inquiéter à sa place. Que M. Roger de Beauvoir reste donc garçon le plus longtemps possible, un des plus aimables et des plus spirituels garçons que nous connaissions.

THÉÂTRE ROYAL ITALIEN.

Belisario, opera seriasississimo,