Un autre homme de beaucoup d'esprit manque à l'agrément de ce salon; je veux parler du baron de N...., que tout Paris connaît. N..... s'est retiré définitivement en Auvergne; il dit que le temps de faire pénitence et de racheter son âme est venu. N..... en effet a longtemps vécu avec le diable, mais en assez bon diable. Sa fortune et sa santé ont payé les frais de cette association satanique. N..... est fort goutteux, fort délabré et fort ruiné. C'est de lui que ce charmant petit minois de madame Dave... disait l'autre jour: «Cet homme est un cours de morale ambulant!»
Une lettre, qu'un de nos amis intimes nous écrit de Bologne, annonce le retour en cette ville de l'illustre maestro Rossini. Le peuple bolonais a reçu ce paresseux grand homme avec un enthousiasme qui devrait le décider à sortir du son silence et de son inaction. Il y a quinze ans que Rossini se tait, et au milieu de la musique infernale qui se fabrique de tous côtés, on peut dire que le silence du cette grande voix mélodieuse est une vraie calamité publique.
Le matin de son arrivée la société philharmonique de Bologne a exécuté sous ses fenêtres une sérénade composée des airs préférés de ses opéras les plus fameux; la foule était immense autour de sa maison, et de tous côtés, dans l'intervalle des instruments et des voix, retentissait ce cri: «Viva Rossini!» Criez, plutôt: «Vive le macaroni!» dit l'auteur de Guillaume Tell, en mettant le nez, à la fenêtre.
Le soir, il alla au théâtre; on jouait Nabuchodonosor; à peine l'eût-on reconnu que tout le monde se leva et battit des mains; lui, cependant, se tenait retiré au fond de sa loge. «A qui en veut-on?» dit-il. A la fin, les applaudissements prirent un tel caractère de provocation directe, qu'il n'y eut plus moyen de s'y tromper. Rossini fut obligé de paraître sur le devant de sa loge et du saluer la foule, qui répondit par trois vivat. «Ils me feront mourir,» avait dit Voltaire, dans une occasion à peu près semblable. Rossini a dit: «Qu'ils me laissent donc vivre, si cela est possible!» Quelqu'un de Bologne lui demandait des nouvelles de son dernier voyage à Paris, et de ce qu'il y avait fait: «J'y ai fait la musique d'une pièce dont le docteur Civiale est l'auteur; nous l'avons intitulée: la Lithotritie!» Voilà le cas que Rossini fait du génie et de la gloire. Est-ce conviction? est-ce raillerie amère d'une âme blessée? Mais pourquoi blessée? Le monde ne rend-il pas au génie de Rossini un hommage incontesté? Les grands hommes ne sont souvent que de grands ingrats.
On commence à s'apercevoir que la session des Chambres approche de jour en jour. L'ordonnance de convocation n'est pas encore publiée; Moniteur ne donnera guère le signal que dans un mois; jusque-là, le gouvernement représentatif peut continuer à se promener de long en large dans les allées de sa maison des champs, comme un honnête désœuvré. Cependant un grand nombre d'honorables ont déjà quitte l'arrondissement pour revenir à Paris. On rencontre çà et là des fragments du tiers-parti, de la gauche dynastique et radicale. A la première représentation du dom Sébastien de M. Donizetti, dont nos artistes préparent les illustrations, le foyer de l'Opéra offrait de quoi composer une Chambre des Députés au petit pied: M. Duchâtel, M. Cunin-Gridaine et M. Teste représentaient le ministère; M. le marquis de Larochejacquelin et M. le duc de Valmy la droite légitimiste, et ainsi de suite, depuis le Fulchiron jusqu'au Ledru-Rollin, de nuance en nuance et de drapeau en drapeau. Le parti conservateur se trouvait en majorité, cela va sans dire. La loge de M. le ministre de l'intérieur était visitée à chaque entr'acte par vingt des plus ardents capitaines de l'armée ministérielle. Le conservateur est, en effet, du toutes les espèces représentatives, celle qui s'éloigne le plus difficilement de Paris; elle tient à Paris par la racine; c'est à Paris qu'elle fleurit et qu'elle prospère; Paris a un engrais qui lui convient. L'opposition, au contraire, doit voyager; parcourir l'espace est le besoin des opinions qui attendent, espèrent, et n'ont encore que les vagues jouissances de l'utopie. L'un suit l'image de la république de fleuves en ruisseaux, de vallées en montagnes; l'autre cherche son rêve social au détour d'une allée, comme, autrefois Boileau cherchait la rime; celui-ci fait une ascension sur quelque cime des Pyrénées ou des Alpes, pour regardera l'horizon s'il ne voit pas un ministère tomber et un portefeuille venir. Toute idée ou toute ambition qui en appellent à l'avenir ont leur fuyante Ithaque, et l'opposition est une continuelle Odyssée; mais le parti qui tient le pouvoir et les places ressemble aux avares qui craignent qu'à la moindre absence un voisin ne leur enlève leur trésor et ne les chasse de la maison. Aussi le vrai conservateur stationne-t-il à Paris, en plein terrain ministériel; il pense que c'est le meilleur moyen de se conserver.
Sceptique Rossini, tu te moques des autres et de toi-même, et voici que ton mélodieux génie charme la Russie et la capitale des czars!--Le Théâtre-Italien a été inauguré à Saint-Pétersbourg, le 5 novembre dernier, par une représentation d'il Barbiere; nous en recevons la nouvelle directe. Toute la ville moscovite s'est émue de cette grande solennité; un opéra italien est, en effet, du fruit nouveau pour elle. Saint-Pétersbourg avait déjà été visité çà et là, par quelques rossignols ultramontains, mais jamais par une troupe organisée et complète. C'est au goût de l'empereur que la Russie doit ce Théâtre-Italien. On se rappelle que ce fut, il y a trois ou quatre mois, pendant le séjour de Rubini à Saint-Pétersbourg, que l'empereur résolut de faire cette fondation mélodieuse: «Vous m'aiderez,» dit-il à Rubini. Rubini hésita d'abord; mais comment refuser un czar? Une fois vaincu par cette gracieuse provocation impériale, Rubini, s'exécutant loyalement, n'a rien négligé pour justifier la haute confiance dont il était l'objet. Il a donc appelé à lui, pour l'aider glorieusement dans son entreprise, Tamburini et madame Pauline Viardot-Garcia; puis il s'est donné lui-même, ce qui n'est pas le moindre de ses présents. Nous n'avons pas le nom des autres chanteurs qui servent sous ces illustres chefs; le premier bulletin que nous recevons de la première bataille ne les fait pas connaître; peut-être la liste nous arrivera-t-elle un autre jour. Nous la publierons si elle en vaut la peine.
Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg.
Madame Pauline-Viardot.
Tout le Saint-Pétersbourg élégant assistait à cette prise de possession de la musique italienne. Figurez-vous une vaste salle à six rangs de loges, peuplée du haut un bas de jolies femmes et d'un public curieux et attentif. Le galant Almaviva, le spirituel et pétulant Figaro, la fine et tendre Rosine, ont conquis, ce soir-là, Saint-Pétersbourg tout entier; et nos Italiens ont du se croire à Naples ou à Florence, tant la Russie a battu des mains pour Tamburini et pour Rubini! Quant à madame Pauline-Viardot, elle a été rappelée sept à huit fois. Notre correspondant ne mentionne pas la pluie de fleurs et de couronnes, mais cela va sans dire; il n'y a point de bonne fête sans cette douce ondée; et avec des artistes tels que madame Viardot, Tamburini et Rubini, les fleurs pousseraient partout, même en Sibérie, et les couronnes font le tour du monde.
Le public du théâtre des Variétés a eu, cette semaine, une véritable bonne fortune: il a revu Vernet, cet excellent acteur si regrettable et si regretté; mais il ne l'a revu qu'en passant et pour une seule fois. Vernet, retiré du théâtre depuis trois ou quatre ans, avait quitté sa retraite pour cette soirée seulement et à son propre bénéfice. Le lendemain, Vernet rentrait aux Invalides, et maintenant tout est dit; Vernet est perdu pour le théâtre; il faut en faire son deuil.