La science doit donc s'appliquer à empêcher la formation des courants, tout en protégeant la submersion tranquille. Pour y parvenir, les auteurs du mémoire que nous analysons proposent un système de levées insubmersibles, enracinées au pied des montagnes qui limitent la zone que les eaux doivent couvrir, barrant transversalement la vallée, et se recourbant ensuite pour suivre une direction parallèle au fleuve. Dans ce système, les courants sont rompus, sans que les terrains soient enlevés à la submersion. La vallée se trouverait ainsi divisée en un certain nombre de bassins, fermés en tête, mais ouverts à l'aval. Cette disposition a déjà été appliquée par quelques riverains et avec le succès le plus complet.

Ainsi, en résumé, les ouvrages à exécuter pour améliorer le cours du Rhône sont de trois espèces:

1º Le revêtement des berges dans les anses;
2º Le barrage des bras secondaires;
3º La division de la vallée en bassins, au moyen de digues insubmersibles transversales.

Le devis présenté par les ingénieurs s'élève à 25 millions qu'ils demandent à dépenser en dix ans, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille francs par an. On concevrait difficilement les hésitations du gouvernement à mettre la main à une œuvre si urgente, en présence des désastres épouvantables qui viennent périodiquement affliger la vallée du Rhône. Quant à nous, nous faisons les vœux les plus ardents pour qu'on ne retarde pas plus longtemps la présentation aux Chambres d'un projet de loi qui donne garantie et sécurité à l'avenir. Jamais dépense ne fut mieux justifiée, et jamais peut-être on n'aura obtenu de si admirables résultats pour une somme aussi minime.

Courrier de Paris.

Doublez vos verrous, triplez vos serrures, mettez des cadenas à vos poches: Paris est en proie aux larrons; jamais l'amour du bien d'autrui ne fit de tels ravages. La police correctionnelle et la Cour d'assises n'ont pas le temps de respirer; le Mandrin et le Cartouche y abondent. Il ne fait pas bon lire la Gazette des Tribunaux, sous peine de soupçonner un voleur dans tous les gens qu'on rencontre, et de voir un fripon dans chacun de ses serviteurs ou de ses amis intimes. Si quelqu'un vous donne la main, méfiez-vous-en! il n'a peut-être de tendresse que pour la bague que vous portez au doigt; s'il demande des nouvelles de votre santé, c'est sans doute un chemin détourné pour arriver à tâter le pouls à votre caisse ou à votre bourse, frappe-t-il à votre porte, d'un air doux et poli, sollicitant l'honneur d'être reçu chez vous, il veut certainement prendre l'empreinte de vos serrures. Que vous dirai-je? il n'y a pas moyen de vivre une minute tranquille, pour peu qu'on tienne à sa bourse ou à sa montre; et le préfet de police sera bientôt contraint, dans l'intérêt de tout candide Parisien, d'attacher spécialement un sergent de ville à chaque gousset et un garde municipal à chaque porte.

Remarquez que le voleur s'est singulièrement perfectionné; il est arrivé à ressembler à un honnête homme; c'est là le comble de l'art. On vole, comme Lairo, ce complice de Courvoisier, en étudiant Virgile; on escalade en bottes vernies; on brise les serrures en gants glacés. Les voleurs d'autrefois se sentaient d'une lieue à la ronde; ils avaient d'affreuses barbes, des yeux hagards, un sourire féroce et les mains rouges; on disait tout aussitôt: «Voilà un gaillard que je ne voudrais pas rencontrer au coin d'un bois!» Aujourd'hui, vous trouvez, en montant dans le coupé Laffitte et Caillard, un charmant inconnu qui vous comble de soins: «Monsieur veut-il que je lui cède la place du coin? offrirai-je à monsieur une de ces pastilles aromatiques? Si l'air gêne monsieur, je baisserai le store!» et mille autres politesses. Quel aimable homme! dites-vous; et l'ennui de la route disparaît à causer agréablement avec ce délicieux compagnon de voyage; car il sait tout, en homme bien élevé qu'il est; la politique, les affaires, l'industrie, la petite chronique du monde.--On se quitte avec le plus vif regret.--Six mois après, vous êtes cité comme témoin devant une Cour d'assises quelconque, et vous retrouvez sur le banc des accusés votre adorable voisin du coupé, qui vous sourit d'un air d'ancienne connaissance. Il avait escamoté trois ou quatre portefeuilles, chemin faisant, tout en vous offrant des pastilles à la rose.

Telle est à peu près l'histoire de Souques, qui va être mis en jugement dans quelques jours: jeune bandit de vingt-six ans, blond, élégant, plein de galanterie et fort tendre pour les jolies femmes qu'il rencontrait sur sa route; on aurait pris Souques pour un lion qui allait se mettre au vert et se reposer en plein champ des fatigues du boudoir et de l'Opéra. Souques cependant dépassera Courvoisier; Courvoisier s'arrêtait au vol, Souques allait jusqu'à l'assassinat.

Voici un fait tout récent qui prouve avec quels procédés et quel raffinement de délicatesse les voleurs vous dévalisent aujourd'hui. Il n'y a pas huit jours qu'un des restaurateurs renommés de Paris a été victime d'un vol considérable; toute son argenterie a disparu en un clin d'œil et d'un coup de main; il s'agit d'une perte de six à huit mille francs. La police est en vedette; mais jusqu'ici elle a fait de vaines recherches, et rien encore n'a dénoncé les traces du coupable. La seule pièce qui soit tombée entre les mains de la justice est la lettre suivante, que le pauvre diable de restaurateur a reçue sous enveloppe le lendemain du vol: «Monsieur, ne soyez pas inquiet de votre argenterie; elle est entre mes mains, et je la garde. Je viens de m'apercevoir qu'hier, après avoir dîné chez vous, je suis sorti sans payer ma carte; c'est une distraction que je ne me pardonnerai jamais. Je serais désolé, monsieur, que vous pussiez me croire capable d'une telle petitesse. J'ai, en conséquence, l'honneur de vous adresser, sous ce pli, un napoléon pour solde de ma dépense, montant à 10 francs 60 cent; le reste est pour le garçon. Agréez, monsieur, mes sentiments bien distingués.»

Madame la comtesse de *** a rouvert ses salons: mais ils sont loin d'avoir l'éclat et l'attrait qui en a fait, pendant dix ans, le rendez-vous des hommes les plus aimables et des plus jolies femmes de Paris. D'où vient cette décadence? On lui donne plusieurs causes. Les uns prétendent que le désastre du banquier M....., dont les qualités financières étaient fort appréciées dans la maison, a tourné l'esprit de la comtesse à la philosophie. Les autres affirment que le jeune de C..... étant parti brusquement pour l'Italie, la comtesse joue à la Lavallière, et parle de se faire carmélite. On ajoute qu'elle ne peut se consoler de la mort récente de M. de Saint-A.....; c'était un ami de toute sa vie, l'âme de ses réunions, qu'il animait par son esprit, le dépositaire de ses secrets les plus intimes. Madame la comtesse était veuve à vingt ans; elle en a trente-huit à l'heure qu'il est, disent les gens qui ont du savoir-vivre; de vingt à quarante ans, il y a de quoi être veuve; aussi dit-on que l'emploi de confident était loin de constituer une sinécure pour M. de Saint-A..... Vers la fin de sa vie, il réclamait un secrétaire adjoint, déclarant qu'il succomberait à la peine s'il était obligé de recueillir plus longtemps à lui seul tous les souvenirs de la comtesse.