N'est-il pas déplorable qu'en France il se trouve une contrée entière qui, si on lui demande pourquoi elle n'a ni chemins, ni routes, ni canaux, ni pour ainsi dire d'habitants, n'ait qu'un mot et un mot profondément vrai à répondre: la pauvreté? Oui, il y a là une plaie affreuse, mais elle n'est pas incurable, nous l'avons vu dans le remarquable travail de M. Surell; seulement il faut se hâter, et puisqu'on a proclamé si haut le règne des intérêts matériels, il ne faut pas qu'une population entière soit déshéritée des bénéfices qu'elle a le droit d'en attendre.

Si l'on a bien compris ce que nous venons de dire des torrents, des causes de leur formation, de leur impétuosité et des ravages qu'ils exercent, on concevra facilement quelle influence désastreuse ils ont sur les crues et les inondations du Rhône. En effet, tous ces torrents se jettent dans des rivières torrentielles elles-mêmes, qui arrivent instantanément et précipitent dans le Rhône un volume d'eau extraordinaire. De là ces débordements, ces courants impétueux qui ravinent les terres et font au fleuve un nouveau lit que souvent il n'abandonne plus. Si donc l'on détruit les torrents, on enlève une des grandes causes des inondations du Rhône. Il resterait cependant à combattre encore les crues qui ont pour cause soit les pluies d'orage, soit la fonte des neiges, et qui d'ailleurs sont inévitables, même en supposant les torrents éteints.

M. Surell a porté, dans l'étude des améliorations du Rhône, la même sagacité, le même esprit d'analyse que dans ses études sur les torrents des Hautes-Alpes. Il a rédigé l'année dernière, de concert avec M. Bouvier, ingénieur-directeur du Rhône, un mémoire remarquable sur cet objet. Nous allons en donner une idée succincte à nos lecteurs.

Les vices du Rhône consistent dans la corrosion des rives et la division du fleuve en différents bras. Les perfectionnements à apporter se réduisent donc aux deux opérations suivantes: 1º fixer les rives; 2° barrer les bras secondaires.

Mais comment, dira-t-on, fixer les rives sur un développement de 284 kilomètres? Quelle somme énorme ne faudra-t-il pas affecter à ces travaux? L'observation du régime du fleuve a conduit à la découverte d'un principe qui réduit considérablement la dépense à faire. Ce principe est celui de la réciprocité des anses, c'est-à-dire que le cours du fleuve étant sinueux, si le courant vient frapper, par exemple, la rive droite et s'y creuse une anse, il y est réfléchi et va à une distance plus ou moins éloignée frapper la rive gauche et s'y creuser également une anse, pour de là être réfléchi de nouveau sur la rive d'oite, et ainsi de suite. Tout l'intervalle compris entre deux anses successives n'est exposé à aucune corrosion et n'a, par conséquent, pas besoin d'être défendu. Le développement des rives à défendre se réduit ainsi de plus de moitié.

Quant aux barrages des bras secondaires, au lieu de les opposer directement au courant, qui les aurait promptement affouillés et emportés, on suit également la loi de la réciprocité des anses, et on les construit suivant des courbes qui, sans heurter le cours du fleuve, l'infléchissent doucement et le dirigent vers l'anse suivante.

Telles sont les améliorations proposées dans l'intérêt de la navigation: l'agriculture réclame d'autres travaux.

Les maux que le Rhône cause aux terres riveraines consistent dans la corrosion des rives, comme pour la navigation et dans l'inondation des plaines.

Il importe, dans le fait de l'inondation, de séparer deux effets fort distincts, savoir: la submersion, proprement dite, et la formation des courants.

La submersion n'a jamais été considérée comme un fléau par les propriétaires des terrains qui avoisinent le fleuve; c'est au contraire un bienfait, car elle dépose sur le sol une couche de limon, qui augmente, l'épaisseur de la terre végétale, comble les creux et tend à niveler le terrain. C'est l'inondation fécondante; mais les eaux peuvent, en raison de la forte pente de la vallée, et des accidents divers du lit, se mettre en mouvement sur le sol inondé; de là les courants: c'est ce second effet seul qui est nuisible.