Le mal est fait, et, comme on le voit, il est immense. On a cherché à y remédier, mais peut-être trop tard; toutefois, ce n'est pas sans intention que nous nous sommes arrêté sur ce tableau historique du dépérissement des forêts en France et de la fatale influence du déboisement sur la fortune publique. C'est que là où gît le mal gît aussi le remède; c'est qu'il fallait bien faire comprendre la nature, du mal, pour que la pensée saisit ensuite aisément toute la portée du remède qu'on propose d'y appliquer.
Nulle part peut-être, les résultats désastreux de cette sauvage destruction n'ont été plus visibles et plus irréparables en apparence que dans les Hautes-Alpes. Là, ce ne sont pas quelques usines que l'instabilité des cours d'eau force à chômer de temps en temps, c'est un pays entier, jadis riche et populeux, sillonné maintenant par une multitude de torrents, et qui marche rapidement vers une ruine complète. Ce ne sont pas quelques manufacturiers dont les cris de détresse sont toujours entendus et souvent apaisés, c'est une population patiente et résignée dont jamais les plaintes n'ont eu de retentissement, et qui pourtant peut calculer les heures qui lui restent encore à vivre, qui voit le fléau gagner sur elle, et dont le courage se résume à abandonner chaque année quelque cabane, quelque champ, quelque victime au torrent.
Un chiffre fera mieux comprendre toute l'horreur de cette cruelle expectative et l'impuissance absolue où se trouvent les habitants de la conjurer par leurs propres ressources.
Inondations.--Le pont de Corp enlevé par le courant du Drac.
La superficie du département des Hautes-Alpes est de 553,569 hectares, dont 166,800, ou à peine le tiers, en terres productives, 296,800 en rochers et terres incultes, et le reste, ou 89,969 hectares, en pâturages, bois, rivières et torrents. Le département n'a que 131,462 habitants ou un peu plus de vingt habitants par kilomètre carré, tandis que la moyenne pour toute la France est de soixante habitants, et que pour quelques départements dont la superficie est égale ou même inférieure à celle des Hautes-Alpes, tels que l'Ain, l'Ardèche, le Bas-Rhin, le Nord, elle s'élève jusqu'à soixante, soixante-douze, cent neuf et même cent soixante-onze habitants par kilomètre carré.
Faut-il s'étonner, quand on connaît ce chiffre, si le mal s'accroît tous les jours? et doit-on accuser d'incurie des hommes dont l'excuse, malheureusement trop réelle, est dans leur affreuse misère et dans l'insuffisance matérielle la mieux prouvée? Pourtant tous les fonctionnaires qui se sont succédé dans ce département ont entendu ce cri de détresse, ont vu de leurs yeux la dévastation s'avancer à pas rapides, plusieurs même ont fait parvenir l'expression de leurs déchirantes prévisions jusqu'aux oreilles de l'autorité, et rien ne s'est encore fait dans l'intérêt de ces malheureux abandonnés. Une incurie en apparence systématique préside à leurs destinées.
Comment supposer cependant que les gouvernements qui se sont succédé depuis cinquante ans en France, mis en demeure d'appliquer au salut de toute une contrée des mesures conservatrices, aient reculé devant cette tâche et marqué des milliers de Français du sceau de parias? Ne serait-ce pas plutôt que jamais on n'a présenté une théorie du mal assez complète pour qu'on pût préjuger l'effet du remède? Cette supposition nous paraît la plus probable; car si nous consultons les ouvrages écrits en faveur de ce malheureux département ou sur le fléau qui le ravage, depuis celui de Fabre, en 1797, jusqu'à ceux plus récents de MM. Héricart de Thury, Ladoucette et Dugied, nous reconnaissons qu'il manquait une théorie des torrent, qui, un faisant connaître leurs propriétés, édifiât complètement l'esprit sur les moyens que l'on proposait pour atténuer, prévenir et faire disparaître cette effroyable calamité.
Torrents.--Plan de la vallée de la Durance.