Cette lacune a été comblée, il y a près de deux ans, avec beaucoup de talent, par un jeune ingénieur qui, dans le travail que nous avons sous les yeux, s'est placé du premier coup au rang des hommes les plus judicieux et les plus utiles des ponts-et-chaussées(1). Cet ouvrage, fruit de cinq années d'observations, embrasse toutes les faces de la question et permet de suivre, dans ce labyrinthe d'effets souvent en apparence contradictoires, la marche toujours uniforme du torrent, depuis la goutte d'eau ou le flocon de neige que reçoit le sommet de la montagne, jusqu'à la trombe chargée de rochers et d'eau, qui court avec fracas se précipiter dans la plaine.

Note 1: Les torrents des Hautes-Alpes et le Rhône; par A. Surell, ingénieur des ponts-et-chaussées.

Si l'Illustration ouvre aujourd'hui ses colonnes au résumé du ce remarquable ouvrage, c'est que des malheurs récents lui donnent une triste actualité; c'est qu'il est bon de rappeler aux hommes chargés de la fortune publique que si, pour un mal sans remède, on peut se borner à des témoignages de sympathie, quand le remède est indiqué, il y a déni de justice à ne pas l'appliquer.

M. Surell a divisé son ouvrage en cinq parties. Dans les trois premières, il fait connaître les propriétés principales des torrents, les moyens de défense employés contre eux jusqu'à présent, et les difficultés qu'ils opposent à la construction des routes et des ponts; dans la quatrième, il décrit les causes qui font naître et alimentent les torrents; dans la cinquième, il expose le système à suivre pour remédier à ce fléau envahissant qui menace de changer en vastes solitudes un département jadis si peuplé et si florissant.

Plan d'un torrent.

Une observation bien remarquable et tout à fait particulière à ce département, c'est que toutes les rivières qui le sillonnent sont d'une nature torrentielle, depuis les rivières à fond mobile et à délaissées, telle que la Durance et ses affluents, et les rivières torrentielles proprement dites, dont le lit a une pente énorme, jusqu'aux cours d'eau connus sous le nom générique de torrents, et qui forment une classe à part. C'est à ceux-là que nous allons nous arrêter.

«Les torrents, dit M. Surell, coulent dans des vallées très-courtes qui morcellent les montagnes en contre-forts, quelquefois même dans de simples dépressions. Leur pente excède 6 centimètres par mètre sur la plus grande longueur de leur cours; elle varie très-vite, et ne s'abaisse pas au-dessous de 2 centimètres par mètre. Ils ont une propriété tout à fait spécifique. Ils affouillent dans une partie déterminée de leur cours, ils déposent dans une autre partie, et divaguent ensuite par suite de ces dépôts....

«De cette définition même des torrents, il ressort que si l'on observe leur cours depuis sa source la plus élevée jusqu'à leur débouché dans les grandes vallées, on y doit distinguer trois régions qui sont d'ailleurs nettement caractérisées par leur forme, leur position, et par les effets constants que les eaux exercent dans chacune d'elles...»

D'abord une région dans laquelle les eaux s'amassent et affouillent le terrain à la naissance du torrent: c'est le bassin de réception: puis une région dans laquelle les eaux déposent les matières provenant de l'affouillement: c'est le lit de déjection; enfin, entre ces deux régions, une troisième où se fait le passage de l'affouillement à l'exhaussement: c'est le canal d'écoulement.