Maintenant que nous avons pour ainsi dire sous les yeux le squelette du torrent, examinons rapidement la topographie de son cours, la nature de ses déjections, les causes de sa violence, et tout concourra à faire ressortir l'insuffisance des défenses employées jusqu'à ce jour et l'efficacité des nouvelles méthodes proposées par M. Surell.

«Le bassin de réception a la forme d'un vaste entonnoir diversement accidenté et aboutissant à un goulot placé dans le fond. L'effet d'une pareille configuration est de porter rapidement sur un même point la masse d'eau qui tombe sur une grande surface de terrain.» Les berges en sont abruptes, minées par le pied, déchirée par un grand nombre de ravins, et s'élèvent fréquemment jusqu'à 100 mètres de hauteur.

Le canal d'écoulement, qui fait suite au goulot, varie de longueur suivant le genre de torrents qu'il renferme. Il est toujours compris entre des berges solides et bien dessinées. C'est la partie inoffensive, mais malheureusement aussi la plus courte, des torrents; c'est là qu'on cherche à établir les ponts.

Le lit de déjection, où vient s'amonceler tout ce que la violence des eaux a arraché aux flancs de la montagne, forme un monticule conique à sa sortie de la gorge.

Coupe en long d'un torrent.

Les dessins que nous donnons représentent: l'un le plan d'une partie de la vallée de la Durance et quatre des torrents les plus terribles de cette vallée; le Rioubourdoux, le Réalon, le Brumafan et le Rabioux, dont les noms sont aussi significatifs que les torrents sont énergiques; les autres, le plan d'un torrent où l'on distingue: AABD, le bassin de réception, dans lequel ABA figure l'entonnoir du bassin, et BD la gorge ou le goulot; BDDD figure le lit de déjection: quant au canal d'écoulement en D, il n'a pas une longueur appréciable. C'est un torrent moindre. La coupe est celle du torrent AABD.

C'est en examinant attentivement la nature écologique des déjections qu'on peut se rendre compte de l'origine même des torrents, des causes qui les alimentent, et par suite, des moyens de défense à leur opposer. En effet, s'il est prouvé que toutes les matières que dépose un torrent proviennent de son bassin de réception, on pourra avec assurance poser ce principe, que «le champ des défenses doit être transporté dans les bassins de réception.» Or, les déjections varient de forme et de nature, depuis le limon le plus fin et le plus fertilisant jusqu'aux blocs de rochers cubant 20, 40 et même 50 mètres cubes. Mais toutes, boues, graviers, galets et blocs, accusent la nature du terrain que le torrent a traversé.

On pourrait s'étonner de la masse énorme des blocs dont nous venons de parler; mais on s'expliquera la prodigieuse puissance du torrent, quand on connaîtra la manière dont souvent se forment les crues. Laissons parler l'auteur.

«Souvent le torrent tombe comme la foudre; il s'annonce par un mugissement sourd dans l'intérieur de la montagne. En même temps un vent furieux s'échappe de la gorge: ce sont les signes précurseurs. Peu d'instants après parait le torrent, sous la forme d'une avalanche d'eau roulant devant elle un amas de blocs entassés. Cette masse énorme forme comme un barrage mobile, et telle est la violence de l'impulsion, que l'on aperçoit bondir les blocs avant que les eaux deviennent visibles. L'ouragan qui précède le torrent est accompagné d'effets plus surprenants encore. Il fait voler des pierres au milieu d'un tourbillon de poussière, et l'on a vu quelquefois, sur la surface d'un lit à sec, des blocs se mettre en mouvement comme poussés par une force surnaturelle.»