L'affouillement du bassin de réception étant la cause unique de l'action destructive des torrents, voyons quelles sont les causes qui le provoquent. Il y en a trois:

1º La nature d'un sol affouillable: c'est la cause géologique;

2° la forme en entonnoir du bassin, qui concentre instantanément les eaux et fournit l'élément de vitesse: c'est la cause topographique;

3º la fonte des neiges et les pluies d'orage qui apportent la masse des eaux: c'est la cause météorologique.

La seconde de ces causes n'est qu'un corollaire des deux autres, puisque l'entonnoir, comme l'apprend l'observation, ne se forme que peu à peu et sous l'action combinée des eaux et de la nature du terrain, c'est-à-dire du sol et du climat des Hautes-Alpes; et voilà ce qui donne aux torrents de ce département un caractère distinctif dont les traits ne se retrouvent à la fois nulle autre part.

Mais il y a plus: la première de ces causes ne serait plus à craindre si l'on s'attaquait directement au climat, si on le forçait à changer en une influence salutaire et productive, une sauvage et cruelle puissance; car si les eaux, au lieu de se concentrer rapidement en un point, filtraient peu à peu en fertilisant les croupes des montagnes qu'elles traversent, les affouillements disparaîtraient, et avec eux les affreux ravages des torrents.

Nous voici donc arrivés à lutter corps à corps avec le géant; nous avons même découvert le défaut de la cuirasse, il ne reste plus qu'à pousser en avant pour voir bientôt une contrée entière rendue à la vie et à l'industrie, et un pays riche et productif là où l'œil affligé n'aperçoit que montagnes pelées, que steppes arides et déserts.

L'immense défaut des défenses employées jusqu'à ce jour contre les torrents, c'est qu'en général ce n'est pas à la source même du mal qu'on s'est attaqué, mais à l'endroit où le mal était déjà irréparable, c'est-à-dire aux lits de déjection. Les efforts isolés de quelques propriétaires, un système plus ou moins bien compris de barrages et d'endiguements, voilà à quoi se sont bornées les défenses. La lutte a été longue et désespérée, et à l'heure où nous parlons, la lassitude causée par des défaites inévitables a amené avec elle l'engourdissement et l'apathie. Mais nous l'avons vu, c'est plus haut qu'il faut viser; il faut prévenir le mal en en détruisant la cause; en un mot, c'est sur la montagne qu'il faut lutter avec le ciel.

Nous savons déjà que, rationnellement, c'est dans les bassins de réception qu'il faut porter le champ des défenses. Une autre observation va nous donner la clef du genre de défenses à employer.

Partout où il y a des torrents récents il n'y a plus de forêts.