Qu'il nous soit permis, en finissant, de renouveler la recommandation que nous avons déjà, faite de ne jamais essayer, quel que soit l'accident qui arrive, de sortir des wagons tant qu'ils sont en marche. Le corps du voyageur est animé de la même vitesse que le convoi; ainsi, tout immobile qu'il est sur sa banquette, libre de ses mouvements et ne ressentant ni élan ni fatigue, il n'en a pas moins une vitesse de 8, 10 ou 12 lieues à l'heure. Il renferme donc une grande puissance accumulée, ou une grande force d'inertie. (La force d'inertie est le travail qu'il faut dépenser pour animer un corps d'une certaine vitesse, ou bien le travail qu'il faut enlever à ce corps pour amortir sa vitesse.) Ainsi un voyageur pesant 80 kilogrammes, dans un convoi qui fait 56 kilomètres à l'heure ou 10 mètres par seconde, a une force d'inertie représentée, par 407 kilogrammètres. On entend par kilogrammètre un poids d'un kilogramme élevé à un mètre. Le cheval vapeur, considéré comme unité dynamique, équivaut à 75 kilogrammètres, ou à 75 kilogrammes élevés à 1 mètre en une seconde. D'où il suit que les 407 kilogrammètres qui constituent la force d'inertie accumulée dans le corps d'un homme placé dans les conditions énoncées plus haut, équivalent à une force de 5 chevaux et un tiers. Qu'on juge, d'après cela, du choc épouvantable qu'occasionne le brusque amortissement de cette force vive, et en effet, presque aucun de ceux qui se sont ainsi précipités hors des wagons n'ont échappé à la mort.
Histoire de la Semaine.
La France, cette semaine, nous fera peu parler d'elle. Dans les régions du pouvoir et de la politique on se repose, pour ne pas dépenser une activité et une force dont on prévoit qu'on aura besoin quand les Chambres seront réunies. Les seuls actes que les journaux aient enregistrés sont des mutations dans nos ambassades depuis longtemps annoncées. Les ordonnances qui envoient M. le comte Bresson à Madrid, M. le comte de Salvaudy à Turin, M. le marquis de Dalmatie à Berlin, ont enfin paru. Le ministère a également pris le parti de donner un successeur à M. le comte de Ratti-Menton, auquel sa sortie sauvage contre un autre agent français a donné récemment une fâcheuse célébrité. C'est M. Lefèvre-Debecourt, dont les services antérieurs à la Plata ont été fort diversement appréciés, qui va aller occuper notre consulat général, aujourd'hui si important, de l'Indo-Chine. Enfin, si l'on en croît la Gazette d'Augsbourg, qui sait assez souvent d'avance ce qui se prépare à l'hôtel de la rue Neuve-des-Capucines, M. Mortier, notre ministre en Suisse, serait, sur sa demande, mis en disponibilité, et remplacé par M. de Bourqueney, qui remettrait à un autre chargé d'affaires l'intérim de M. de Pontois.--Il nous est pénible d'avoir à mentionner une autre mesure sur laquelle, espérons le, le ministère, mieux inspiré, reviendra. De pauvres Italiens, fuyant les sévices que le gouvernement papal, mal conseillé, avait résolu d'exercer contre eux, étaient venus chercher un refuge dans la Corse, qui leur rendait le soleil et la langue de leur patrie. Au moment où les feuilles anglaises et les feuilles allemandes annoncent que si les forces autrichiennes et piémontaises interviennent dans les légations, ce ne sera qu'à la condition que le pape prendra l'engagement de réformer bon nombre des abus administratifs dont ses sujets se plaignent, les réfugiés romains viennent de recevoir du ministre de l'intérieur l'ordre de quitter la Corse et d'interner à Châteauroux. Nous n'avons nullement l'intention de médire du chef-lieu du département de l'Indre; mais, en vérité, pour des Italiens, y être conduits à l'entrée de l'hiver, c'est être exilés en Sibérie.--M. le duc et madame la duchesse de Nemours, sur l'invitation pressante de la reine d'Angleterre, sont allés rendre à cette princesse la visite qu'elle est venue faire au château d'Eu pendant qu'ils étaient au camp de Bretagne. La coïncidence du voyage du futur régent avec celui du prétendant a donné lieu, dans quelques journaux, à beaucoup de gloses et de commentaires. Tout ce qu'il en faut conclure, c'est qu'en même temps que l'un voyage pour se distraire, l'autre voyage pour se consoler; et que l'Angleterre croit, avec raison, faire preuve de bon goût en se montrant bienveillante et empressée aussi bien envers le malheur qu'envers la fortune.
Il vient de se former à Birmingham une Union nationale, ou confédération générale de toutes les classes, pour rendre les ministres de la couronne légalement responsables de la misère du peuple. Son manifeste, rédigé par un ancien membre de la Chambre des Communes, M. Thomas Atwood, a été immédiatement couvert de milliers de signatures. Chaque jour semble amener un embarras nouveau au ministère de sir Robert Peel. Les échecs et les ennuis se succèdent pour lui sans interruption. Il voyait, il y a peu de jours, la Cité envoyer au parlement un candidat autre que le sien; une nouvelle législation sur les céréales lui est demandée avec une insistance fort incommode, par les journaux mêmes qui, hier encore, lui semblaient tout dévoués; enfin, aujourd'hui, 16,000 unionistes, rassemblés en quelques heures, disent dans une proclamation adressée au peuple: «Nous appelons à nous toutes les classes laborieuses du royaume. Amis, compatriotes et frères, notre plan est placé devant vous. Les difficultés, les dangers d'accumulent autour de nous... Vous, électeurs et non électeurs, qui souffrez de l'oppression commune; vous, marchands, manufacturiers et commerçants, qui travaillez malgré tant de difficultés; vous, propriétaires et fermiers, qui possédez encore quelque chose, mais qui voyez votre ruine inévitable; vous, capitalistes et rentiers, dont les revenus diminuent chaque jour, et dont les propriétés, mises dans la balance, sont plus légères que la misère et le mécontentement publics; et vous, honnêtes mais malheureux ouvriers et laboureurs, l'orgueil, la gloire et la force de notre pays, nous vous appelons de toutes nos forces, venez à nous et aidez-nous dans la grande œuvre de sauver notre pays de la destruction.»--Ce n'est pas en portant ses yeux sur l'Irlande que le ministère anglais peut les reposer agréablement. La déclaration de true bill par le premier jury, devant lequel ont comparu O'Connell et les autres chefs du repeal, n'a pas produit plus d'effet que nous ne l'avions prévu; et quelque soin qu'on eût apporté à la composition du jury, on a su que les poursuites avaient trouvé des contradicteurs dans son sein. Il est évident qu'elles en trouveront bien davantage dans le jury définitif, dont la liste ne sera pas dressée sans un examen sévère et une intervention active de la part des inculpés et de leurs conseils. En ce moment même, on se débat pour l'accomplissement de ces formalités préliminaires.--Demain dimanche, 19 novembre, aura lieu une épreuve étrangère au procès, mais qui donnera la mesure de l'intérêt qu'y porte la population irlandaise. Une quête générale sera faite dans tout ce malheureux royaume pour le tribut annuel et volontaire payé à O'Connell. Cette souscription lui est entièrement destinée, et est indépendante de celle qu'on appelle la rente, du rappel, et qui se perçoit hebdomadairement. La souscription destinée à former la liste civile d'O'Connell date de 1831, et n'est ouverte qu'une fois l'an:
En 1831, elle a été de 26,000 liv. st. (environ 660,000 fr.)
-- 1832, -- 12,535 -- ( -- 315,000 --)
-- 1833, -- 13,903 -- ( -- 350,000 --)
-- 1835, -- 20,189 -- ( -- 515,000 --)
Le général Narvaez.
L'année dernière, elle n'a été que de 10,500 liv. st., (265,000 fr. environ). En général, le chiffre a suivi le mouvement de l'agitation; élevé quand elle a été vive, il est redescendu quand la lutte a été moins engagée, mais jamais le tribut n'a manqué. Tous les ans, après que les souscriptions ont été recueillies dans les diverses paroisses, le chiffre en est livré à la publicité.--Les nouvelles d'Espagne sont de jour en jour plus déplorables: ce n'est plus assez de la guerre civile et des expédients anticonstitutionnels, les partis y procèdent maintenant par l'assassinat. L'attention a été détournée de la soumission de Saragosse, de la sortie d'Avetler de Girone, de la mise en état de siège de Saint-Jacques-de-Compostelle, de conspirations découvertes à Cordoue et à Algésiras, de la situation de Barcelone, autour de laquelle les forces des assiégeants s'accumulent, et où les insurgés songent, dit-on, à capituler, tout cela a été oublié pour ne songer qu'à la tentative d'assassinat commise à Madrid sur le général Narvaez. Le 6, la reine assistait à la représentation que donnait le théâtre du Cirque; le général s'y rendait.
Le roi des Belges. Au moment où sa voiture, longeait le portail de l'église Porta-Celi, rue de la Lune, de nombreux coups de fusil ont été tirés par des hommes embusqués et qui attendaient son passage. Les assassins, tous en manteaux et chapeaux ronds, à l'andalouse, prirent la fuite dans diverses directions. Le général n'a point été atteint, mais il a été couvert du sang de son aide-de-camp, mortellement blessé, et d'un jeune homme qui l'accompagnait également, et qui a été atteint à la tête d'une légère blessure. Les troupes furent, par les ordres de Narvaez, immédiatement mises sous les armes, et le général se rendit ensuite au Cirque dans la loge de la reine, pour tranquilliser Sa Majesté et se montrer au public. Cet attentat ne pouvait qu'attirer sur lui de l'intérêt et rendre plus difficile le rôle de l'opposition. Le lendemain, le général s'est promené par la ville dans sa voiture criblée de balles, et le 8, les deux Chambres réunies, ce qu'il est assez difficile d'expliquer constitutionnellement, ont déclaré la majorité de la reine à une majorité de 193 voix contre une minorité que cet événement avait réduite à 16 membres. Avant la tentative criminelle et l'état de réaction produit sur les esprits, M. Cortina, candidat des progressistes, avait obtenu,