Qu'une femme est séduisante, qu'elle parait bien la créature favorisée de Dieu, lorsque, sans autre force que sa grâce et sans autre appui que son sexe, on la voit dompter l'homme, le plus puissant et le plus allier, comme s'il s'agissait d'un enfant mutin! Alors tout grandit autour du triomphe, et celle qui le remporte avec de si faibles moyens s'élève d'autant plus aux regards de la foule qu'elle semblait à la veille d'une défaite. Le bruit circula bientôt parmi les bandits que la captive elle-même conduisait l'attaque. Ou ne s'expliqua pas les causes de ce singulier caprice, on n'en vit que le résultat chevaleresque. L'influence d'une femme est quelque chose de si doux au milieu des dangers, et surtout dans la vie d'exception, que les camarades de Shinderhannes se sentirent ennoblis à leurs propres yeux. On eût dit que la volonté de Julie Blasius relevait ces hommes flétris de leur déconsidération sociale et que le crime solidaire à tant d'imaginations perverses devenait une vertu par l'unique magie de l'emploi qu'en faisait une jeune et innocente fille.
Julie, en habit d'amazone, précédait, à cheval l'arrière-garde, où marchait Picard, qui, par une sorte de vanité militaire, avait demandé de combattre encore; mais il ne devait pas, mort ou vif, remonter au monastère. Le vieux soldat suivait d'un œil morne le cortège triomphal de Blasius; il devinait toute la passion de Shinderhannes en mesurant la victoire de la jeune femme, et, si la bouteille de Champagne était prise rien effectivement ne pouvait être désormais impossible à la faiblesse du capitaine aussi bien qu'à l'énergie de la prisonnière. Les compagnons du Belge Shinderhannes n'étaient pas d'ailleurs libertins comme la plupart de nos brigands de mélodrame et d'opéra-comique. Presque tous mariés, pères de famille et dévots, ils faisaient de la vie d'exception un peu par haine de la république française, beaucoup par misère, double originalité malheureusement inséparable d'une époque de guerres continuelles et de révolutions générales.
Tout le monde souhaitait donc que le capitaine épousât la jeune femme. Ce n'était pas, assurément, le caractère le moins curieux de l'expédition que le contraste de mœurs patriarcales et de goûts belliqueux entraînés à la conquête ridicule d'un flacon de vin, autant par la soif du meurtre et du vol que par dévotion pieuse à l'ascendant du génie de la femme, au lien providentiel du mariage. Quand l'inspiration morale descend au milieu des existences les plus dépravées, peu importe l'origine du bienfait, pourvu que le but soit atteint. Le prestige de la beauté et de la vertu réunies dans Blasius avait ému Shinderhannes; de l'amour de leur chef était né l'enthousiasme des bandits du Rhin, et le succès du devoir sur le vice ne dépendait plus que d'une circonstance assez folle pour que Julie, en couronnant la passion du proscrit belge, fût certaine de l'arracher en même temps au crime.
On s'arrêta en route entre Georgenborn et Franenstein, à cette pierre tombée du ciel qui marque à peu près la moitié du chemin du couvent d'Eberbach aux remparts de Mayence; on attendait que la nuit fût venue. Une partie de la troupe se glissa dans la ville, sous un déguisement, pour s'emparer d'une porte; un autre détachement se rapprocha des murs pour prêter la main aux camarades qui s'engageaient dans Mayence; enfin l'arrière-garde se tint cachée, avec Julie et le confesseur, autour de Franenstein, disposant des renforts, apprêtant des munitions, observant la plaine, couvrant la route du monastère et se préparant à recevoir les blessés, les morts et la bouteille de vin de Champagne. Picard commandait les hommes postés en surveillance le long des remparts. Il demanda à Julie, en partant, la faveur de lui baiser la main. Le prêtre, chapelain d'Eberbach, vieux et cassé, parut attendri.
«Comment envoyez-vous tant de braves gens à la mort, madame, lorsque le capitaine Shinderhannes est votre esclave? dit-il à Julie en tremblant à la fois de crainte et de pitié.
--Mon père, lui répondit la jeune femme en s'agenouillant, pardonnez-moi! On n'est l'esclave d'un homme qu'à la condition de n'être plus maîtresse de sa personne, et Julie Blasius n'a jamais dépendu que du ciel et de sa mère. Cette entreprise coupable cache de saintes représailles. La fin justifiera les moyens. Si d'ailleurs une seule vie est sacrifiée, la mienne aussitôt expiera ce forfait. Pardonnez-moi, mon père!
--Que Dieu soit avec vous,» murmura le chapelain surpris, mais avec un sentiment de confiance absolue.
Cependant les plus détermines de la troupe, conduits par Shinderhannes lui-même avaient pénétré jusqu'au Thiermarckl, grand marché de la ville. Il y avait là un dépôt de vins français que le bandit connaissait de longue date, mais sur lequel jamais il n'avait tiré à si courte échéance. Le marché était désert, tous les habitants se promenaient sur les remparts; c'était l'heure où, dans les places de guerre, chacun soupe ou fume à l'écart, en famille, avec une sorte de rêverie, à l'approche de la nuit qui se ferme et du pont-levis qu'on relève. Les jeunes filles causent d'amour avec les soldats sur le glacis, les enfants jouent dans les squarre, et le guetteur, endormi dans le beffroi, oublie de carillonner la nouvelle sinistre d'un incendie lointain.
Shinderhannes acheta dans le magasin un panier de vin de champagne. Quand il fallut payer, le bandit fit d'abord emporter la marchandise par deux de ses hommes, puis discuta du prix avec le vendeur. Après d'insignifiantes paroles, il refusa tout d'un coup de payer, sous prétexte qu'il n'avait pas d'argent et qu'il avait laissé sa bourse à l'hôtel des Trois-Couronnes. Le vendeur eut des soupçons: il appela un officier de police.
«Pourquoi ne voulez-vous pas payer dit-il sévèrement au bandit.