Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre féroces mâtins se levèrent à l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements que les gardes réprimèrent à grand'peine. Grillincervello ôtant, lui aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les railleries qu'il n'épargnait à personne, courut l'annoncer à Visconti, en se bornant à dire aux autres serviteurs à voix basse: «Aujourd'hui, le prince aura le sermon dans sa chambre.»
Visconti était enfermé en ce moment dans un cabinet reculé de la tour avec un homme à grande barbe, enveloppé dans une robe noire qui lui descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou d'imposture (l'un ressemble si souvent à l'autre), tenait le doigt tendu sur une figure géométrique qu'il avait tracée, et, dont il faisait la démonstration au prince. Un astrolabe et une sphère armillaire placés à côté de lui indiquaient qu'il était astrologue C'était, en effet, cet Andalone di Nero dont nous avons déjà parlé, et qui n'était pas moins célèbre à Milan que Thomas Pisan dans Avignon, où Pusterla l'avait si malheureusement consulté.
Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses, avait interrogé Andalone sur un problème qui, depuis des siècles, attire l'attention d'un millier de personnes, c'est-à-dire sur la question de savoir s'il était possible de réunir l'Italie sous un seul maître, et s'il serait ce maître fortuné.
Lorsqu'on lui annonça Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa récente réconciliation avec le pape lui commandait de grands égards envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans la salle de la Vaine gloire, afin que les magnificences du lieu lui lissent mieux sentir toute la différence qu'il y avait entre le prince redouté et l'humble frère, entre le souverain environné de tout l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortège que les modestes vertus de la bienfaisance.
En entrant, Luchino, quoiqu'il eût déjà cuirassé son cœur de cette froideur calculée du puissant qui vient écouter celui qu'il n'exaucera jamais, s'avança courtoisement vers le moine et lui dit:
«Soyez le bienvenu, mon père. Qui vous amène ici?»
Buonvicino, s'inclinant: «Quand le ministre du Dieu de la miséricorde passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des conseils de mansuétude et de clémence?
--Et ils seront toujours bien reçus,» ajoutait Luchino avec une soumission affectée, sous laquelle il cachait cette humeur altière que prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que l'obéissance.
Et le moine: «Soyez-en béni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit ouverte à la vérité, si le cœur en repousse les préceptes. O prince! il court par la cité d'étranges rumeurs de nouvelles vengeances...