--Vengeances! vengeances! répondit Luchino en élevant la voix, vengeances! nom ordinaire que la malignité donne aux châtiments. Donc, si un traître se soulève contre moi dans mes États, s'il tente, de m'enlever ce que je possède en vertu de mon droit, et si, en le punissant, je me protège moi-même en défendant la société, dont je suis le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas remis la glaive pour frapper?

--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du prince avait été plus emportée, et Dieu vous accorde les lumières nécessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examiné vous-même si vos affections personnelles n'exerçaient pas sur vous des influences fâcheuses? Êtes-vous certain de n'être jamais trompé par ceux dont il a été écrit qu'ils préparent continuellement des flèches pour en frapper les bons dans les ténèbres? Avez-vous considéré que le sang de l'innocent crie incessamment en présence de l'Agneau?»

Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il souffrait un langage si vrai, mais si inusité. Et le moine continua: «O prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...

--Eh quoi! tout ce sermon aboutit à cette péroraison. Dès qu'il s'agit d'une belle femme, c'est ainsi, mon révérend, que vous prenez, les chose à cœur?»

Ces paroles allèrent jusqu'au fond de l'âme de Buonvicino. Il examina rapidement en lui-même si ses anciennes amours n'avaient pas trop de part dans sa conduite présente. Il lui parut que non, mais il se dit dans son cœur: «Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs passées.» Luchino, à qui cette raillerie était échappée dans un de ces moments où le naturel prévaut sur la réflexion, continua plus sérieusement:

«Vous n'ignorez, pas comment les conjurés ont été mis en jugement, et que de leurs aveux spontanés il ne résulte que trop que la famille Pusterla, malgré tous mes bienfaits, était à la tête d'une conspiration tramée contre ma sûreté et contre celle de l'État. Oseriez-vous mettre en doute une chose jugée?

--Christ aussi fut jugé, les martyrs furent jugés. Et le chrétien qui se le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui monte à l'échafaud, et le réprouvé de Dieu dans celui qui l'y condamne.

--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, répondit Luchino. Quant à moi, pour ne point sembler mû par des passions personnelles, je les ai soumis à des juges indépendants, et il sera fait selon ce qui paraîtra à leur justice.