«Dès 1812, tout prestige était effacé sur l'Empereur: l'incendie de Moscou, les glaces qui avaient enveloppé d'un linceul la grande-armée, la conspiration de Mallet, in avaient ébranlé la force impériale. Les négociations de M. de Talleyrand prenaient une indicible hardiesse; les plénipotentiaires des puissances avaient fixé un congrès à Châtillon, plutôt pour la forme que pour discuter des questions véritablement diplomatiques. M. de Caulincourt devait y présenter un traité sur les limites de la France en conservant Napoléon sur le trône ou la régence de Marie-Louise. Le dévouement de M. de Caulincourt à l'Empire ne pouvait pas être mis en doute: ce fut à ce moment que M. de Talleyrand envoya un agent mystérieux au quartier-général de l'empereur Alexandre. Cet agent, M. de Vitrolles, je crois, dut exposer l'état de la capitale, le besoin qu'on avait d'en finir avec l'empereur Napoléon, la nécessité surtout d'une restauration de l'ancienne dynastie, seule solution positive à l'état de choses. M. de Vitrolles s'acquitta avec beaucoup de zèle et d'esprit de cette mission intime qui le plaçait en face d'immenses dangers; il parvint à remettre à l'empereur Alexandre des lettres chiffrées de M. de Talleyrand, et un mémoire fort détaillé sur l'état des esprits...»

Eh bien! M. de Vitrolles nous a autorisé à le déclarer en son nom, il n'y a pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.

M. de Vitrolles ne reçut pas, comme le croit M. Capefigue, une pareille mission de Talleyrand; il ne lui avait même jamais parlé.

Du reste, M. Capefigue paraît, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, s'attendre a un démenti. Il n'ose pas affirmer, il se contente de croire, cette manière d'écrire l'histoire n'est-elle pas réellement originale? J'allègue un fait, je ne suis pas sûr qu'il ait eu lieu, mais je le crois, ou plutôt je le pense, cela me suffit. Ne me demandez pas de le vérifier, je suis un trop grand historien pour m'abaisser à de pareilles recherches. Ce «Je crois!» c'est M. Capefigue peint par lui-même. Que pourrions-nous ajouter à un portrait si ressemblant?

L'auteur de la Galerie des Contemporains illustres, qui s'appelle un Homme de bien, possède toutes les qualités, dont M. Capefigue est privé. Nous n'avons que des éloges à donner à cette publication. L'étendue et la variété de ses connaissances, l'élégante simplicité de son style, son impartialité, son indépendance, sa raison et son bon goût, assureront à l'Homme de bien, dont nous respecterons l'anonyme, une place éminente parmi les écrivains les plus distingués de notre époque. On sent, en parcourant la Galerie des Contemporains illustres, que M. de L***. n'a pas voulu faire une spéculation éphémère, comme d'autres biographes contemporains, mais un livre sérieux et vrai, qui sera toujours lu et consulte avec autant de profit et de plaisir.

Ses erreurs, quand il en commet, sont toujours involontaires.

Mais aussi qui pourrait se vanter de n'avoir jamais recueilli un seul renseignement inexact dans cent et quelques biographies d'hommes pour la plupart encore vivants?

L'Homme de bien, répondant à certains critiques dans la préface; de son cinquième volume, a donc pu affirmer, sans craindre d'être démenti, qu'il était «un être un et réel, parfaitement inoffensif et indépendant, disant poliment ce qui lui semble la vérité sans intention de plaire ou de déplaire à qui que ce soit, et ne recevant jamais d'autre inspiration que celle de sa conscience.»

Mais si divertissants que nous semblent les diplomates européens, si intéressants que soient les Contemporains illustres, il est temps de faire, sous la conduite de Grandville, une petite excursion dans un autre monde que le nôtre. Ce n'est pas l'autre monde, celui des démons et des anges, dont tous les grands poètes de l'antiquité et des temps modernes nous ont laissé des descriptions plus ou moins exactes et agréables; c'est un autre Monde, un monde qui n'a jamais existé que dans l'imagination de son inventeur et créateur, un monde qui nous promet, comme son titre l'annonce, une foule de transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses, et autres choses.

Si nous ouvrons ce volume merveilleux, qu'y voyons-nous, en effet? D'abord, après un spirituel menuet danse par la plume et le crayon, l'apothéose du docteur Puff, qui crée deux néo-dieux à son image: le capitaine Krackq, professeur de natation, et le compositeur Habblle. Ces trois co-dieux se partagent immédiatement l'univers à pile ou face. Krackq choisit la mer. Habblle prend le ciel, la terre reste à Puff. Ingénieuse allégorie pour nous avertir que fauteur de l'autre monde va nous révéler tous les mystères des plus bizarres fantaisies de la Folle du Logis; aussi marchons-nous dès lors de surprise en surprise. Là, ce ce sont des instruments ou des végétaux qui prennent des formes et des figures humaines pour donner un conseil ou se battre en duel; ici, des animaux déguisés se livrent, au fond des eaux, aux divertissements les plus excentriques d'un bal masque. Plus loin, aux déguisements physiologiques succède un curieux chapitre intitulé le Royaume des Marionnettes; on y remarque même des maillots qui dansent un pas de caractère avec des crabes. Mais bientôt les plaisirs de l'hiver font place à ceux de l'été: poissons d'avril, Longchamps, exposition de tableaux, ateliers de peintres, Louvre des marionnettes, que d'esprit et de talent vous faites dépenser à votre fécond créateur... De la terre, remontons aux cieux, nous pourrons être témoins d'une éclipse conjugale; nous y verrons le soleil et la lune s'embrasser, les signes, du zodiaque danser la sarabande, une comète se promener sentimentalement dans l'espace, etc., etc.; nous assisterons à la représentation des amours d'un pantin et d'une étoile; puis, pour nous remettre des fatigues de cet étrange voyage, nous irons passer un après-midi au Jardin-des-Plantes. Jetons un regard rapide sur cette foule variée des monstrueux doublivores qui attire d'abord nos regards, et courons à la fête des fleurs; car bientôt des locomotives aériennes viendront nous enlever pour nous ravir au quatre-vingt-dix-septième ciel, où nous connaîtrons enfin quelques-uns des mystères de l'infini. Que vous dirai-je encore? Vous parlerai-je des Iles Marquises, des grands et des petits, de la jeune Chine, d'une journée à Herculanum, d'une macédoine céleste, d'une course au clocher conjugal, des plaisirs des Champs-Élysées, de l'enfer de Krackq, des noces du Puff et de la réclame, des métamorphoses du sommeil, de la meilleure forme de gouvernement, de la fin de l'un et de l'autre monde?... J'aime mieux employer le peu de place qui me reste à vous apprendre, si vous l'ignorez, ô mes bien-aimés lecteurs et lectrices, que Grandville n'avait peut-être jamais été, sinon plus heureux, du moins plus original, plus habile, plus spirituel que dans ce beau volume qui a pour titre un Autre Monde. 20,000 souscripteurs et acheteurs partageront, je n'en doute pas, avant la fin de cette année, ma surprise et mon admiration.
An. J.