Qu'arrive-t-il? Que pendant qu'ils font sur les toits un voyage fort périlleux, dom Juan et l'implacable Abayaldos se promènent au bas de l'édifice. Il y a, dit l'un, complot pour les sauver.--Je le sais, dit l'autre.--Ils vont fuir. --Tant mieux!--Pourquoi?--Regardez.»

Les trois fugitifs sont sur l'extrémité d'un toit suspendu au-dessus du Tage. Une échelle de cordes pend à ce toit. Dom Sébastien s'y place, et commence à descendre: Zaida le suit. Alors, un coup de fusil part du coin de l'édifice et blesse à mort Camoens; des soldats coupent l'échelle, et Zaida ainsi que dom Sébastien disparaissent dans les flots.

Il va peu de livrets qui renferment autant de faits et d'incidents que celui de Dom Sébastien; les événements s'y succèdent avec une telle rapidité que l'auteur a rarement le temps de les préparer, de les expliquer, ou de les développer convenablement. Les situations y abondent, mais les sentiments, les passions que ces situations devraient faire naître, ne sont peut-être pas assez indiquées.

On connaît les qualités habituelles de M. Donizetti, son habileté à manier l'orchestre et à tirer parti de la voix des chanteurs, la facilité de ses mélodies et l'élégante clarté de son style. Ces dons précieux que lui a prodigués la nature, et que l'étude a développés en lui, brillent d'un vif éclat dans une partie des morceaux de Dom Sébastien. Il y en a bien quelques-uns où son imagination paraît en défaut, où il semble que l'inspiration lui manque. Dans ces morceaux même il chante toujours; seulement sa mélodie est vulgaire et roule sur des données trop connues pour intéresser. Le chœur d'introduction, l'air de Camoens, les couplets où il prédit l'avenir--(de quoi se mêle-t-il?), l'air du roi: Entendez-vous la trompette? sont de ce nombre, ainsi qu'une bonne moitié des morceaux du second acte; mais la marche des inquisiteurs, où les timbales sont si heureusement employées; l'air où Zaida remercie le roi, qui vient de la délivrer; au second acte, le duo entre Zaida et Sébastien, dont l'accompagnement est si habilement détaillé et si expressif, sont des inspirations remarquables. L'air de Sébastien, qui termine cet acte, est plein de grâce et de mélancolie, et je ne verrais rien à lui reprocher, si M. Duprez le chantait juste. Mais, hélas! M. Duprez ne ressemble-t-il pas un peu trop aujourd'hui à un excellent cavalier dont le cheval est fourbu?

Au troisième acte, il y a deux duos. Le premier, chanté par Massot et madame Stoltz brille par l'énergie; le second a beaucoup de charme, au moins dans la première partie, et M. Bairoilhet y montre une grâce et une facilité d'exécution vocale bien rares aujourd'hui. La seconde partie serait mieux placée à l'Opéra-Comique qu'au grand Opéra. Mais tout cela, et même la charmante romance de Camoens, est oublié quand on entend la marche qui accompagne le cortège funèbre. Les trompettes, les tambours amortis par le crêpe, les chants de l'église et ceux du peuple et des guerriers, combinés avec une habileté souveraine, y produisent un effet qu'on chercherait vainement à analyser et à décrire. Cela serre le cœur, et remplit l'imagination d'idées funèbres et, comme dit Bossuet, de tous les épouvantements de la mort.

Le final du quatrième acte, qui termine la scène de l'inquisition, est encore un morceau du premier ordre, et auquel il n'y a rien à comparer dans le répertoire de l'Académie-Royale de Musique, si l'on en excepte les morceaux d'ensemble de Rossini, et la conjuration des catholiques, dans les Huguenots.

Ou trouve, au cinquième acte, un duo remarquable, une barcarolle charmante et délicieusement chantée par Bairoilhet, et un petit trio plein de grâce et d'esprit, et qui serait irréprochable s'il n'était, par malheur, un peu trop léger pour la situation. Ce défaut se retrouve plus d'une fois dans la partition de M. Donizetti, comme dans ses autres ouvrages. Mais où donc n'y a-t-il pas de défauts? La perfection n'est pas de ce monde. On peut du moins avoir assez de qualités pour faire oublier ses défauts, et c'est à quoi M. Donizetti réussit à merveille.

Les décorations de Dom Sébastien sont magnifiques. On y a surtout remarqué trois vues de Lisbonne, et une admirable toile de fond, qui représente la plaine d'Aleazar-Kebir, après la défaite des Portugais. C'est un tableau qui, s'il était peint à l'huile, suffirait pour rendre un paysagiste immortel. L'auteur n'a pas signé, mais je suis bavard, et j'aime à trahir les incognito. C'est à M. Despléchin que l'on doit ce bel ouvrage.

MARGHERITA PUSTERLA.