Le seigneur Luchino, pendant cette matinée, abandonna Milan pour aller passer quelques jouis à Belgiojoso, villa si favorable à la chasse dans cette saison. Il emmenait avec lui madame Isabelle, qui savait prendre son parti de l'absence du beau Galéas et s'en consoler. L'archevêque Giovanni chevauchait de conserve avec elle, et, au soin avec, lequel ses cheveux étaient peignés, à la manière dont il portait sa grande tunique rouge, doublée de zibeline, à manches larges, on voyait qu'il désirait se montrer à tous les yeux supérieur par sa beauté à tous les prélats du monde. Derrière lui marchait une grande foule d'amis de cœur, et de serviteurs, de chasseurs, de palfreniers. Le vulgaire courait admirer les beaux chevaux, les meutes merveilleuses de limiers de Tartane, les faucons de Norvège, il vantait le luxe de l'archevêque, la dissimulation de la signora Isabelle, et la grande habileté de Luchino à tirer de l'arc, à atteindre avec le javelot un lièvre, un cerf, un sanglier...

Ce peuple, en donnant à Luchino le droit de condamner à mort les coupables, ne lui avait-il pas donné aussi le droit de leur faire grâce? Un mot de lui pouvait donc les sauver, même en admettant qu'ils fussent coupables. Or, n'est-il pas comparable à l'assassin, celui qui, pouvant empêcher un meurtre, ne l'empêche pas? Mais ces considérations ne venaient point à l'esprit du bon peuple milanais de cette époque; il se serait désolé si la grêle avait ravagé ses champs, mais il aurait regardé comme une folie de prendre, souci d'une injustice commise aux dépens de quelques citoyens.

CHAPITRE XXII.

LA CATASTROPHE.

La veille du jour fatal, Marguerite fut tirée du cachot où elle languissait depuis plusieurs mois, et placée dans une chambre moins humide, moins sombre et mieux aérée, qui servait de chapelle. Une fenêtre garnie d'un grillage de fer s'ouvrait sur la campagne; un matelas, une petite table, un prie-Dieu et deux chaises composaient tout le mobilier; un autel mobile avec deux chandeliers de bois, rappelait ceux sur lesquels les premiers chrétiens persécutés immolaient l'hostie sans tache dans les catacombes.

Ce fut là que Marguerite passa la nuit, sa dernière nuit, dans la méditation et la prière; elle pensait à ceux qu'elle avait aimés, et elle se consolait en songeant qu'elle les reverrait bientôt dans le paradis; elle se rappelait son passé, non les pompes et les magnificences de son palais, non sa beauté vantée ni ses richesses, mais les larmes qu'elle avait essuyées, ses conseils opportuns, sa pitié prodiguée, des injures pardonnées, des dégoûts épargnés; elle savait que c'était là un trésor mis en réserve, dont elle jouirait bientôt.

Buonvicino ne tarda pas à entrer. «O mon père! dit Marguerite, en se retournant au bruit de ses pas, est-il quelque espérance?» Ainsi ce baume que la nature prépare aux malheureux, comme le lait de la nourrice à l'enfant malade, ne manque jamais jusqu'à la dernière heure de la vie. Le moine soupira, leva la main droite et les yeux aux ciel, et dit: «Lahaut sont les espérances qui ne trompent point.» Buonvicino offrit en présence de Marguerite le sacrifice de l'autel, cette commémoration quotidienne de l'immolation un juste pour la vérité, pour la rédemption des hommes, avec qui il avait partagé le pain et les misères. Et comme le sentiment de ses propres souffrances n'empêchait point Marguerite de s'apercevoir de celles d'autrui, elle reconnut à des signes trop nombreux les mortelles angoisses de Buonvicino, et elle pria Dieu de lui donner la force nécessaire lorsqu'il l'accompagnerait au supplice. Après que le moine lui eut donné le pain des anges, l'infortunée se rasséréna, et, munie de ce précieux viatique, elle demeura avec lui raisonnant du néant des choses de ce monde, de sa réunion avec les objets de sa tendresse dans le giron du véritable amour.

Puis, dans ce moment solennel, elle s'agenouilla aux pieds du moine pour recevoir sa bénédiction. Lorsqu'il eut appelé sur elle, de toutes les forces de sa prière, toutes les grâces que le ciel peut donner à l'ame qui va quitter la terre, pensant qu'aux approches de la mort la vertu confère aussi une sorte de sacerdoce, il tomba aux pieds de la malheureuse Marguerite, implorant à son tour la bénédiction de l'innocence et du malheur. Elle étendit ses blanches mains sur la tête inclinée du moine, et conjura le Seigneur de se charger de la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers lui, et qu'elle ne pouvait lui payer.