Cependant une grande foule était rassemblée sur la place des Marchands. Peuple, seigneurs, femmes, vieillards, enfants, attentifs, regardaient les valets du bourreau qui assuraient l'échelle et qui achevaient d'établir le funèbre échafaud.

Le bourreau se tenait lui-même à côté du billot, la hache à la main, presque nu, vêtu seulement d'un caleçon de peau collant. Il raillait grossièrement avec ses suppôts; et les mères montrant à leurs enfants l'appareil de mort, leur disaient: «Vois cet homme là-haut, avec sa grande barbe si noire et sa peau si rouge: c'est celui qui mange les petits enfants méchants en deux bouchées, c'est Croquemitaine, c'est Satan; et si tu pleures, il t'emportera avec lui.»

L'enfant épouvanté jetait ses petits bras autour du cou de sa mère, et se cachait le visage dans son sein.

En attendant l'arrivée de la nouvelle victime, on racontait dans la foule le supplice dont les Milanais avaient été témoins la veille. On parlait de la fierté courageuse du seigneur Pusterla, et surtout du pauvre enfant à qui un avait fait payer la haine qu'on portait à son père. On racontait ses cris, ses pleurs, ses sanglots; comment il appelait son père et sa mère, et comment ou avait eu peine, malgré sa faiblesse, à le contenir et à l'amener près un fatal billot. Mais le moine, frère Buonvicino, qui se tenait à ses côté, lui dit que son père irait avec lui dans le paradis. Alors, l'enfant le regarda avec des yeux consolés, et lui dit; «Et ma mère?--Ta mère vous rejoindra aussi dans peu de temps.--Alors, dit l'enfant, si je restais ici, je demeurerais sans eux?» et comme le moine lui répondit affirmativement, il se mit à genoux, leva au ciel deux petites mains blanches comme la cire, pendant que le bourreau lui coupait les cheveux.

Cependant sur la pantera, qui était tendue de noir et garnie de coussins de velours, ou vit arriver les principaux magistrats, le podestat, son lieutenant, et le capitaine Lucio. J'ai déjà dit qu'à cette époque la justice était atroce, mais non pas hypocrite; les juges venaient admirer les fruits de leur travail.

Bientôt il se fit un grand bruit dans la foule. «La voici! la voici!» cria-t-on de toutes parts. On vit paraître, rangés sur deux files, les confrères de la Consolation, principalement institués pour assister les condamnés et les ensevelir. Ils étaient vêtus d'une longue robe blanche, avec un capuce qui n'avait d'autre ouverture que deux trous pour laisser passage à la lumière, et une croix rouge couvrait la place du visage. Ils chantaient la messe des trépassés, et portaient le cercueil et la civière pour un être encore plein de vie et de santé! On élevait en tête du cortège un étendard noir, bordé de jaune, sur lequel étaient peints un squelette tenant une faux et un sablier; à ses côtés, un homme la corde au cou et un autre homme portant sa propre tête dans ses mains.