Un usage que les Anglais auront encore à introduire en Chine, c'est celui des clubs. Les feuilles de Londres viennent de nous donner le catalogue des établissements de ce genre qui prospèrent dans cette ville. On n'en compte pas moins de vingt-cinq, non compris le fameux club du Beef-Steak, fondé en 1736, présidé par un des plus illustres ducs du royaume, où l'on ne mange d'autre viande que des tranches de bœuf grillé, arrosées seulement de punch et de vin de Porto. Cette énumération des richesses clubistiques de Londres a suggéré à un journal anglais les réflexions suivantes: «Les clubs ne sont pas aussi dangereux qu'on le craint ou qu'on se plaît à le répandre: 1° parce que ceux qui les fréquentent ont déjà fait leur fortune ou sont en voie de la faire; 2º parce qu'au lieu de vider, comme chez soi ou à la taverne, deux ou trois bouteilles d'un vin douteux, on est forcé par le décorum de n'en boire, au club, qu'un simple carafon qui est excellent; 3º parce que, si l'on y laisse parfois un peu de son argent, on n'y court pas du moins le risque d'être impitoyablement rançonné par des fripons; 4º parce qu'on n'y trouve que des gens d'un âge mur, dont toute la journée s'écoule au club, et que pour un jeune mari, si gourmand que vous le supposiez, un humble repas près de sa jeune femme est bien préférable à l'étiquette inséparable d'un dîner d'apparat; 5º parce qu'en Angleterre, l'esprit de dicision marche de pair avec l'esprit d'association; que les partis y sont tranchés, les opinions arrêtées d'avance, et qu'on n'y souffrirait qu'assez impatiemment, dans un salon, qu'un interlocuteur, si éloquent qu'il pût être, se permit de vouloir vous inculquer la sienne.»--La bonne intelligence paraît moins facile à maintenir dans une autre espèce de réunion que possède également en ce moment l'Angleterre: c'est la ménagerie de M. Wombwell, à Leeds. Dans une des cages se trouvaient deux beaux lions et deux léopards très-dociles. Ces quatre animaux avaient été habitués à vivre ensemble, et le propriétaire de la ménagerie se montrait au milieu d'eux à la manière de Van Amburgh ou de Carter. Pendant les repas, les lions et les léopards étaient séparés; la semaine dernière, ou a voulu essayer de leur faire prendre leur repas en commun. On jeta quatre lambeaux de viande dans la cage. A peine un léopard avait-il mis la patte sur un de ces lambeaux, qu'un des lions se rua sur lui et l'étendit mort d'un coup de griffe. Sans l'intervention du gardien, l'autre léopard eut été tué.

Il est aujourd'hui une question administrative dont chacun presse la solution et l'application à Paris; c'est l'organisation pour cette ville, devenue notre plus grand centre manufacturier, d'un conseil de prud'hommes. On n'est pas d'accord sur les éléments qui devront concourir à la formation de ce conseil; mais la nécessité de sa création est trop généralement reconnue pour qu'on ne finisse pas par trouver un terme moyen qui donne dans une certaine mesure satisfaction à tous les droits. Paris ne peut pas demeurer plus longtemps privé d'une institution dont les bons effets sont ressentis de tous les côtés. Nous avons en France soixante-quatre villes de fabrique qui possèdent des conseils de prud'hommes, ayant, comme on sait, pour mission de régler les contestations qui s'élèvent entre les fabricants, les chefs d'atelier, les ouvriers, compagnons et apprentis. Ces conseils ont, comme les juges de paix, le double caractère de conciliateurs et de juges. Ils sont institués en vertu du décret du 18 mars 1806, et régis par le même décret et par la loi du 3 août 1810. On trouve, dans le compte général de l'administration de la justice civile et commerciale pendant l'année 1841, que les conseils de prud'hommes de quarante-six villes manufacturières ont été saisis comme conciliateurs en bureau particulier, de 11,635 affaires; ils en ont concilié près des quatre cinquièmes. 2,029 ont été arrangées avant que le bureau particulier eût statué, et les autres renvoyées devant le bureau général pour être jugées. 238 de ces dernières ont été retirées avant le jugement, et 304 seulement ont été jugées. 230 des décisions intervenues étaient en dernier ressort, et 74 en premier ressort. Il a été interjeté sept appels. On sait que toutes ces affaires se traitent sommairement, sans frais et sans retard. Dans les chiffres que nous avons donnés ne sont point comprises les affaires jugées dans plusieurs grandes villes manufacturières, telles que Marseille, Amiens, Alençon, Strasbourg, Lyon, Tarare, Nîmes, Tours, etc. Il n'a pas été possible d'obtenir le relevé officiel pour ces différentes cités; mais il est probable que les dix-huit villes qui ne figurent pas dans le compte de l'administration offrent une masse d'affaires presque aussi considérable que celle des quarante-six villes dont on connaît les chiffres. Les quatre cinquièmes des conflits soumis aux prud'hommes se terminent par conciliation. Sur près de douze mille affaires, il n'y a eu que sept appels aux tribunaux de commerce. L'utilité de cette juridiction ressort de ces deux seuls faits. Aussi l'institution tend-t-elle à pénétrer partout où l'industrie manufacturière prend quelque développement. C'est sans doute une des premières questions dont le conseil municipal s'occupera après les réélections auxquelles il va être procédé.

Chaque ministère a, depuis peu de temps, publié ou communiqué ses documents statistiques. M. Villemain nous a dit que le nombre des candidats qui se sont présentés à l'examen du baccalauréat ès-lettres, à la fin de la dernière année classique, s'était élevé à 3,282; à 3,131 en 1842, et à 2,892 en 1841. Le Moniteur a fait observer que la difficulté des épreuves et la juste sévérité des examinateurs n'avaient pas, comme on le voit, écarté les aspirants, ainsi qu'on semblait le craindre d'abord. Le diplôme a été conféré à 1,568 aspirants; 1,711 ont été ajournés. La proportion des réceptions est donc de 48 sur 100 candidats examinés; l'année dernière elle n'était que de 40, ce qui constate une amélioration dans l'état des études.--M. le ministre du commerce nous a fait connaître les progrès de notre commerce extérieur. Il y a, dans les tableaux qu'il a publiés et dans les conclusions qu'il en faut tirer, matière à un examen développé, qui ne pourrait trouver place dans ce Bulletin de la Semaine.--Enfin, nous ayons été frappés de voir dans le tableau publié par M. le ministre des finances sur le produit des recettes pendant les trois premiers trimestres de 1843, qu'alors que tous les impôts avaient été plus productifs qu'en 1842, il y avait eu une diminution de 1,800,000 francs environ sur les droits du sel acquittés pendant le même laps de temps. La consommation n'a pu cependant diminuer, car elle avait été constamment progressive d'année en année depuis un long temps. A quoi donc attribuer ce déficit considérable? Les journaux de l'Est qui ont à annoncer presque tous les mois l'adjudication d'une des salines de l'État à un même acquéreur, agent, dit-on, de la reine Marie-Christine, et qui a déjà pris envers le trésor pour dix millions environ d'engagements, les journaux de l'Est veulent voir dans ce déficit, dans toutes ces ventes où il ne se présente qu'un acquéreur, dans ces cahiers de charges dont ils prétendent que les conditions ne sont pas remplies, dans toute cette mutation, qui ne fait du reste que substituer le monopole d'un particulier au monopole de l'État, au détriment de celui-ci et sans aucun allègement pour le consommateur pauvre, un ensemble de faits et d'actes administratifs qui doit appeler la très-attentive investigation des Chambres.

Les établissements de bienfaisance prospèrent et se multiplient, la colonie agricole de Mettray vient d'inaugurer une chapelle qui complète l'ensemble de constructions que les fondateurs ont eu à faire élever pour l'œuvre qu'ils ont si noblement entreprise, et dans laquelle l'humanité et la générosité publiques les ont si efficacement soutenues. Au Petit-Quevilly, près de Rouen, un philanthrope éclairé, M. Guillaume Lecointe, a fondé, il y a peu de temps, un établissement du même genre. Il a eu également le bon esprit d'y annexer une société de patronage pour le placement de ces malheureux enfants à l'expiration de leur temps de détention. Ces excellents exemples trouveront des imitateurs, et l'on ne peut tarder davantage à faire pour les orphelins et les enfants indigents, ce qu'il est fort bien sans doute de faire pour les jeunes détenus, mais ce qu'il serait dangereux et en quelque sorte immoral de ne faire que pour eux.

L'École de Droit a vu son doyen, M. Blondeau, donner sa démission; et M. Rossi, dans les habitudes duquel un pareil coup de tête n'entrera jamais, a été nommé à sa place. Cette élévation au décanat d'un homme qui compte déjà un très-grand nombre d'autres places, et qui doit la qualité de Français et le titre de professeur, non pas à sa naissance et à un concours, mais à une double ordonnance, a causé quelque émoi dans les chaires et sur les bancs de l'École de Droit. --A l'École de Médecine, à la séance de rentrée de la Faculté, a été prononcé un des plus remarquables discours qui aient jamais été entendus dans cette enceinte. Le professeur désigné pour cette tâche était M. Hippolyte Royer-Collard, qui, dans un langage vif et noble, pur et élevé, a parfaitement déterminé quels étaient les liens qui devaient unir les sciences physiques et chimiques à la science médicale. C'est un travail qui demeurera.--L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a procédé à l'élection du successeur de M. le marquis de Fortia d'Urban. Nous avions précédemment émis le vœu que la liste des candidats vît s'inscrire quelque nom fait pour attirer à lui une majorité. Notre désir a été satisfait, M. Mérimée, qui a publié plusieurs bons ouvrages d'archéologie, et qui, comme inspecteur-général des monuments historiques, a conjuré tant d'actes de vandalisme, s'est présente et a été élu dès le premier tour de scrutin par 25 voix sur 38 votants. Les 13 autres suffrages ont été partagés entre MM. Ternaux-Compans, le marquis de La Grange et Onésime Leroy. Le résultat de cette élection sera sanctionné par le suffrage public--L'Académie des Sciences; a procédé le 20 à la nomination d'un membre de la section d'astronomie en remplacement de M. Bouvard. M. Mauvais a été élu.

Les arts et l'industrie se préparaient déjà à satisfaire la curiosité publique qui trouvera largement à se repaître dans l'année 1811. Les constructions pour l'exposition de l'industrie sont déjà commencées aux Champs-Elysées, et sont menées avec activité. D'un autre coté, un avis du directeur des musées royaux vient de rappeler aux artistes que les tableaux qu'ils destinent à l'exposition du 15 mars prochain devront être envoyés au Louvre du Ier au 20 février. Le Musée royal sera fermé, sans aucune exception, le Ier février 1844, pour les travaux préparatoires.. Ne serait-il donc pas possible de fair élever, aux Champs-Elysées ou ailleurs, une construction définitive qui servirait successivement aux expositions de nos manufacturiers et de nos artistes, et qui permettrait aux nombreux étrangers que ces solennités attirent à Paris, d'aller en même temps admirer les chefs-d'œuvre des anciennes écoles? Est-ce pour ménager l'amour-propre de Raphaël et du Poussin, de Rubens et de Lesueur, qu'on s'arrange pour ne pas laisser voir leurs tableaux en même temps que l'exposition annuelle?

Un jeune Hanovrien, avocat et écrivain fort distingué, M. Gans, vient de mourir à Celle, à l'âge de trente-deux ans. Quelques journaux ont annoncé qu'il était mort en prison. C'est un anachronisme. M. Gans avait en, en effet, à se ressentir des bontés de S. M. le roi de Hanovre, mais il n'était plus logé par les soins de ce monarque quand la mort est venue le frapper. Il avait publié plusieurs ouvrages fort estimés, entre autres: de l'Infanticide, Projet d'un nouveau Code Pénal, Histoire du Droit d'Hérédité, etc.--Un de nos lieutenants-généraux, qui avait marqué dès nos premières guerres d'Italie, le comte Ricard, vient de terminer une carrière bien remplie.--Enfin, l'ingénieur auquel Bordeaux doit son admirable pont, M. Deschamps, inspecteur-général des Ponts-et-Chaussées, est mort dans cette ville.

Courrier de Paris.

Ou s'est beaucoup occupé, cette semaine, de comédies et de comédiens; il est vrai que c'est là un texte de conversation toujours en vogue. Parler de la pièce nouvelle, du chanteur, de l'acteur ou de la danseuse en crédit, est un exorde commode et tout trouvé; il n'y a pas de genre d'éloquence plus facile, si ce n'est l'éloquence sur la pluie et le beau temps. Vous rendez une visite de digestion ou de politesse; à peine êtes-vous arrivé au boudoir ou au salon, qu'il faut dire votre mot, auquel on riposte aussitôt. Voici à peu près l'ordre et la marche de cette entrée en campagne: «Comment vous portez-vous?--Quel temps fait-il?--Ah! quel froid!--Oh! quelle chaleur!--Monsieur votre père va-t-il mieux?--Avez-vous des nouvelles de madame votre tante?» Telle est l'espèce de munitions qu'on épuise à la première escarmouche; après quoi on s'arme de ce qu'on trouve, des flèches qu'on a le plus vite sous la main. Les théâtres sont toujours là pour cette seconde fourniture. Cette question; Avez-vous vu le dernier opéra ou la dernière comédie? succède immédiatement à l'interrogation touchant l'état de votre santé ou l'état de l'atmosphère. Il serait curieux de savoir, par exemple, combien de fois par heure, par quart d'heure, par minute, Paris a prononcé, depuis huit joins, les mois que voici: «Que pensez-vous de Dom Sébastien? Quand irez-vous entendre Maria di Rohan?»

Arrivés à ce point de l'oraison, il y a une foule de très-honnêtes gens qui sont à bout du génie et ne savent plus quelle contenance tenir: ils se frottent les mains ou respirent le flacon d'eau de Cologne placé sur la cheminée, ou font pirouetter leur lorgnon autour de l'index, ou tournent le dos au feu pour se donner l'importance d'un homme qui se chauffe les talons, ou caressent la chaîne de leur montre et regardent l'heure vingt fois.--Cela vous explique la grande importance que les spectacles occupent dans les préoccupations de cette ville. Outre le plaisir et la distraction que Paris trouve et achète à prix fixe dans ces magasins de prose, de vers, de chants, d'entrechats et de tirades, il est clair que les théâtres fournissent la nourriture aux muets et aux bègues. La moitié de Paris ressemblerait à une succursale de l'abbé Sicard si mademoiselle Grisi, M. Scribe, M. Donizetti, M. Duprez ne déliaient pas les langues; et sans Carlotta,--et mademoiselle Rachel, une foule de proches parents et de soi-disants amis intimes n'auraient rien à se dire.