Les mères, les bonnes mères lombardes, dans la suite, en racontant cet événement à leurs enfants rassemblés, les faisaient prier pour les pauvres condamnés, et leur répétaient: «Préférez un jour d'être Marguerite sur l'échafaud, que Luchino sur son trône.»

A la cour, le bouffon fit beaucoup rire les seigneurs en imitant les gestes de Ramengo disputant son fils à la mort. Luchino rit plus que les autres; mais un historien ajoute qu'il ne dormit pas cette nuit-là. Qui peut l'avoir dit à cet historien?

A la cour comme à la ville, tout fut bientôt mis en oubli. En effet, qu'était-il arrivé de si mémorable? Quelques innocents, déclarés coupables, avaient été injustement condamnés et exécutés; cela n'arrivait-il pas tous les jours? Et moi-même, je le sens bien, j'ai eu tort de penser que le récit de souffrances si monotones, si ordinaires pourrait intéresser longtemps le lecteur. Mais je l'ai dit et je le répète, je n'ai écrit que pour ceux qui souffrent véritablement ou qui ont souffert.

CONCLUSION

eu de mots suffiront, maintenant, pour raconter ce qu'il advint des divers personnages qui ont figuré dans ce récit à côté de Marguerite.

Le bouffon eut une mort moins gaie que sa vie, quoiqu'on puisse dire, en un certain sens, qu'elle ait encore été une plaisanterie. Voici comment elle arriva: Le seigneur Luchino sa délicieuse villa de Belgiojoso, entretenait une intrigue avec une beauté champêtre. Soit qu'il désirât réellement que cette intrigue fût inconnue, soit qu'il voulût seulement donner à ses amours le piquant du mystère, il ne voyait jamais cette facile beauté que lorsque la nuit avait répandu ses ombres sur les arbres de la villa; alors il l'emmenait dans le pavillon retiré où Alpinolo l'avait un jour surpris endormi, et où il l'eut assassiné si des scrupules n'eussent arrêté son bras.

Quoique le seigneur Luchino fût très-brave à la guerre, il avait peur du diable, des revenants et du moindre soldat de l'armée des esprits. Grillincervello connaissait cette disposition secrète de son noble maître, et n'ayant pas eu de peine à découvrir les relations de Luchino avec la jolie villageoise, il résolut de troubler leurs amoureuses entrevues. Un jour donc, en pénétrant, à l'heure convenue, dans le pavillon, leur asile ordinaire, ils virent se dessiner sur la muraille, à la faveur d'une lumière livide, des formes étranges, moitié hommes, moitié bêtes, avec des queues interminables des cornes menaçantes, et tout l'appareil de ce qui fait un démon. L'air autour d'eux était rempli de sifflements et de bruits de chaînes. La jeune femme effrayée se suspendit au bras de son amant, qui, plus effrayé qu'elle, sortit en appelant au secours.