Les rires de Grillincervello lui firent bientôt comprendre à quelle espèce de diable il avait eu affaire; et de cette heure le bouffon était guéri de la faim pour toujours, si l'agilité de ses jambes ne l'eût sauvé de la miséricorde de son maître.
Mais le maître, un peu revenu de sa colère, résolut, pourtant de rendre au moins au bouffon peur pour peur. S'étant donc entendu avec ses courtisans, un jour que Grillincervello, revêtu d'une robe de la signora Isabella, leur prêtait à rire par ses grimaces et ses coquetteries féminines, il fit venir Maître Impicca, et du plus imperturbable sérieux du monde, lui ordonna de pendre le fou à un arbre, pour le plus grand divertissement de la cour, La corde ne devait point être attachée à la branche, et laisserait retomber le bouffon aussitôt qu'on aurait fait le simulacre de sa pendaison. Il retomba en effet, mais sans mouvement: la peur l'avait suffoqué.
Pour voir plus commodément un ou plusieurs de ses amants la signora Isabella prétexta un vœu à Saint-Marc de Venise. Dans son voyage, elle se livra avec toute sa suite à de tels débordements que le bruit en vint aux oreilles du seigneur Luchino, qui, pour la première fois de sa vie, s'avisa de s'en fâcher. Il eut l'imprudence de laisser entendre qu'il en tirerait une éclatante justice.
La signora Isabella, de retour de son pèlerinage, versa à boire à son mari, un jour qu'il revenait fort échauffé de la chasse. Il mourut quelques heures après dans d'affreuses convulsions, pleuré, disent les gazettes d'alors, par sa femme inconsolable, et aussi par ses sujets, qui versèrent d'incroyables larmes. Le capitaine de justice, Lucio, mourut vieux et honoré, après avoir joui paisiblement de l'énorme fortune des Pusterla, qu'il transmit à ses héritiers.
Dans un oratoire entre Revisio et Montebello, on voit encore un grand tombeau de granit avec une épitaphe qui loue la vie et pleure la mort de celui qui y fut renfermé.
C'est là qu'on ensevelit Lucio: c'est là qu'il attend le jugement de Dieu.