Une nouvelle charge de Dantan.

Tout entier aux œuvres sérieuses du son art, Dantan jeune semblait avoir complètement abandonné la caricature, et renoncé pour toujours à ces charges spirituelles qui ont signalé son début dans la carrière. Dantan a parfaitement compris son époque; la charge n'a été pour lui qu'un moyen d'attirer l'attention et de forcer la renommée à s'occuper de son nom.

Il avait affaire à un public difficile, qui passe sans s'arrêter devant les ouvrages les plus remarquables, quand ces ouvrages ne sont pas signés d'un nom accrédité; public insouciant et distrait, dont il fallait longtemps solliciter la justice indolente et capricieuse. Cette justice, que le talent est obligé d'attendre, l'esprit pouvait l'obtenir sans délai. Il s'agissait de captiver par une surprise ingénieuse la foule, qui demande avant tout à être amusée, et qui se laisse prendre très-volontiers à des bagatelles originales. Dantan s'était fait une réputation d'atelier par ses caricatures, qu'il dessina d'abord sur les murs de la Madeleine, où il travaillait; plus tard, en Italie, il se délassait de ses fortes et solides études en pétrissant le plâtre, auquel il donnait toutes sortes de formes divertissantes. Il modela ainsi, d'une façon grotesque et piquante, ses camarades, ses maîtres, les personnages les plus connus de Rome, les cardinaux et le pape lui-même, qui prit très-bien la chose et fit faire ses compliments à l'auteur.

De retour en France, après avoir essayé le terrain et payé son tribut au découragement, qui est la préface obligée de toute carrière d'artiste, Dantan pensa judicieusement que le côté futile de son talent, dont il s'était fait un jeu jusque-là, pouvait lui ouvrir les avenues du la fortune et de la célébrité. Un soir, il apporta ses deux premières charges parisiennes dans le salon de Ciéri, qui recevait toutes les notabilités artistiques et littéraires. Le succès de ces spirituelles pochades fut prodigieux; on les exposa aux regards du public, et la foule battit des mains. En quelques jours, le nom de Dantan devint populaire; Paris lui demanda chaque matin une nouvelle caricature, et chacun voulut avoir la sienne. Hommes de lettres, musiciens, peintres, savants, avocats, médecins, acteurs, demandèrent à poser devant l'habile maître; nul ne croyait sa réputation complète, s'il ne pouvait montrer sa charge faite par Dantan. La charge était devenue le cachet de la célébrité.

Dantan avait atteint son but: l'attention publique était éveillée autour de lui, et il s'empressa d'aborder les régions sérieuses de l'art. Il passa du plaisant au sévère. Après avoir modelé le plâtre, il se mit à pétrir le marbre; il avait fait rire, on l'admira; il avait meublé l'étalage de nos marchands à la mode, il orna nos musées, il éleva des monuments.

Aujourd'hui les bustes de Dantan sont dans toutes les galeries, ses statues décorent les places publiques de nos grandes villes; il achève dans ce moment la tête de Thalberg et la statue de miss Kemble, la célèbre tragédienne anglaise. Mais au milieu de ces grands ouvrages qui occupent sa pensée et son ciseau, l'artiste ne doit pas se montrer ingrat envers les frivoles et charmants ouvrages qui ont commencé sa réputation. Ses charges, comme se œuvres graves, portent l'empreinte d'un talent exceptionnel; pourquoi les abandonnerait-il tout à fait? Après lui, on a vainement essayé de continuer la vogue des caricatures de plâtre; beaucoup de tentatives ont été faites, toutes ont échoué. Il est bon que, de temps en temps, le maître donne une leçon aux imitateurs impuissants, et leur montre ce qu'il faut de verve, d'esprit et d'adresse pour réussir dans ce genre de travail.

C'est là sans doute ce que Dantan a pensé, et après un long intervalle, voici une nouvelle caricature: la charge de Neuville,--un acteur qui commence sa réputation, et qui fait courir tout Paris au théâtre des Variétés. Dans un vaudeville intitulé Jacquot, Neuville imite tous les acteurs comiques de nos divers théâtres; il reproduit avec un art incroyable Odry, Vernet, Lepeintre, Alcide Tousez, Klein, Ravel, et bien d'autres encore. Séduit par le talent et par le succès de Neuville, Dantan a voulu donner à cette célébrité naissante le baptême de la charge. Rien de plus fin, de plus ingénieux, que cette nouvelle composition. La tête de Neuville est posée sur le juchoir d'un perroquet. C'est une tête pleine de vérité et d'expression. Dans les deux petites mangeoires placées sur le premier bâton transversal, Dantan a mis Ravel et Alcide Tousez, tous deux d'une ressemblance frappante; ce sont de ravissantes miniatures. Le perroquet Neuville fait sa nature de ces deux excellents comiques. Sur les bâtons inférieurs, se trouvent le nez de quelques acteurs, qui en parlent toujours; le chapeau d'Odry, le fameux castor de Bilboquet, vénérable couvre-chef tout rempli de pensées philosophiques, de maximes profondes et d'aphorismes ébouriffants; puis ce sont des bouches béantes, toutes les mâchoires, toutes les langues dramatiques dont Neuville reproduit les sons et les accents divers. Le juchoir est planté dans la tête énorme de Lepeintre jeune, coiffée d'une de ces petites casquettes que portent les jockeys de course, Lepeintre est ainsi costumé dans Jacquot. Les honorables joues du gros comique, enflées par des torrents d'embonpoint, débordent sur le piédestal de la statuette et menacent d'engloutir le rébus inséparable de toutes les charges de Dantan.

Nous livrons ce rébus à la sagacité de nos lecteurs, qui sont habitués à en deviner de plus difficiles.

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