Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini, il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée.

Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer le placement.

Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.

Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé.

«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver?

«J'en doublerai la dose ce soir.»

Ces mots me firent frémir.

Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon, dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre.

C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles, musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le terrestre et au milieu des habitudes humaines.

C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant, entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.