--De sol, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le chevet d'ivoire de mon violon.»

En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement quand son maître lui presse la tête avec amitié.

«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit Caldi en fermant la porte.

--Bonjour,» répondit Paganini.

Et le sublime artiste demeura seul.

Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait enfin essayer de sublimes préludes.

Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il l'ouvrit, et lut.

C'était le roman de Manzoni, les Fiancés. Il lut avec ravissement quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son cœur était plein; son âme, moi, son âme. était enivrée et ardente; il quitta le livre et songea.

Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme, aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je pleurais aussi comme une âme pleure.