Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit.

Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans son cœur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme, d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots: «Maintenant, la gloire!»

Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire, car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les cœurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.

Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes, le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se demandaient: «Quel est cet homme?»

Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et se demandant encore: «Quel est cet homme?»

Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect. Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts. Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre, comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente d'un sublime plaisir.

Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête, retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se cachait haletant et superbe.

Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à un même accord.

Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les cœurs de respect et d'attente.

Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut: