Paganini!
Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y trouvait pas quelque chose de celle de Satan.
Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement, jusqu'à la rampe allumée.
A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.
Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.
Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.
Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne, pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse. Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.
Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu, mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments, il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du lion qui se réveille irrité et rugit.
Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.