Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.

Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles inspirations.

L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.

Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient leurs cœurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire, lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.

Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon, mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui; il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux adorés.

Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.

Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant la même et profonde révérence.

Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un homme.

Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil: