Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.
Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la musique du grand violon.
Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.
Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.
Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce caprice, homme de génie?
Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de mélodies.
C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le son harmonique.
Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces, lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.
Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.
Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel les cœurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges, tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?