Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est projetée ou en cours d'exécution.
Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale, prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des percements combinés, exécutés d'ensemble, des quartiers neufs. En quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier, quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements. Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825.
L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des quais, qui touche à son terme, est une œuvre colossale; la rue Rambuteau est également une création utile et vaste; mais l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais, et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et pour laquelle elle a pris des engagements sérieux.
Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey. Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer, etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.
Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale. Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue du l'Université et celle de Saint-Dominique.
On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui, coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration.
Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet dont on s'occupe activement dans les bureaux.
Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à l'administration municipale de traiter.
Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare. L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce moment à une nouvelle étude.
C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord. En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.