L'intérieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un hôpital. Ce fut dans cet étroit espace que nos malheureux compatriotes passèrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant d'autres délassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux s'abandonnèrent à leur passion pour le jeu avec une sorte de frénésie, et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possédaient, même leur dernière chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du bœuf et du mouton. L'uniforme de la prison était jaune, mais la plupart des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et ils s'en paraient les jours de fêtes. Deux fois par semaine on leur permettait de tenir une sorte de marché dans l'intérieur de la prison; les plus industrieux fabriquaient des tabatières avec des os sculptés, ou des boîtes avec des brins de paille tressés, et ils réalisaient souvent avec le produit de cette vente des bénéfices considérables. Lorsqu'ils obtinrent leur mise en liberté, trois cents manquèrent à l'appel, qui étaient morts de privations et de chagrin sur la terre d'exil. Les habitants
de Valleyfield et des environs ont élevé dernièrement, à mémoire de ces prisonniers de guerre français, le petit monument que représente la gravure ci-jointe. La noble et touchante inscription gravée, sur ce monument, et dont nous donnons la traduction littérale, nous dispense de tout commentaire:
THE MORTAL REMAINS
OF 300 PRISONERS OF WAR
WHO DIED
IN THIS NEIGHBOURHOOD
BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814
ARE INTERRED NEAR THIS SPOT.
CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH
DESIRING TO REMEMBER
THAT ALL MEN ARE BRETHERN
CAUSED
THIS MONUMENT TO BE ERECTED
AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG.
«Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis près de ce lieu.
«Quelques habitants de cette paroisse, désirant rappeler que tous les domines sont frères, ont fait élever ce monument à Valleyfield, près d'Edimbourg.»
Bulletin bibliographique.
Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rédigé par P.-L. Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8º.
Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualité d'inspecteur-général des monuments historiques, M Mérimée adresse chaque année à M. ministre de l'intérieur, il déplore l'impuissance où le gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants votés par les Chambres, d'acquérir les objets d'art d'un certain prix ou les précieuses collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la douleur de voir passer à l'étranger ou être dissémines. Jamais pareille douleur ne put être plus légitime, regrets plus amers, qu'en voyant annoncer la vente, article par article, d'une bibliothèque toute spéciale et admirablement complète, qu'un homme éclairé, infatigable et prêt à tous les sacrifices, a passé sa vie entière à former dans un temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la résolution de consacrer sa vie et sa fortune à entreprendre la même œuvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espèce de monument qu'avait élevé M. de Soleinne; il ne restera qu'une volonté méconnue, celle qu'il a maintes fois manifestée à ses amis, la volonté que sa collection ne fût pas dispersée après sa mort; il ne restera enfin que le Catalogue que nous allons examiner tout à l'heure, et qui, nous le craignons bien, lui eût paru aussi étrange que la vente qu'il annonce lui aurait semblé sacrilège.
Comment procède-t-on à cette vente et comment la famille de M. de Soleinne, qui n'ignore pas sa volonté constante et tant de fois par lui exprimée, a-t-elle pu se déterminer à prendre ce parti? C'est ce que le rédacteur du Catalogue s'est chargé d'expliquer et de justifier dans une préface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et la justification bien incomplète. «M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait point d'enfants, en eût-il eu d'ailleurs, il ne leur eût pas laisse la libre disposition de sa bibliothèque.» En vérité, après cette déclaration ou cet aveu, il fallait renoncer à espérer nous persuader que des collatéraux pussent consciencieusement se croire un droit que la confiance d'un père n'eût point délégué à un fils.