«Il avait eu, reprend le rédacteur, le projet de léguer cette bibliothèque au Théâtre-Français et d'attacher une rente perpétuelle pour son entretien et pour sa continuation. C'était là un projet favori dont il fit part plus d'une fois à ses amis et a plusieurs secrétaires du Théâtre-Français.» Voila un dessein connu de la Famille, et un dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et pourquoi, au dire de la préface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas réalisé? C'est que M. le baron Taylor, cet ardent régénérateur de notre scène française, remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprès du Théâtre-Français, et qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne administration. Que M. le rédacteur et que la famille au besoin se rassurent! Celui qui écrit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui appréciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au sérieux l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseigné que l'auteur de cette préface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est que depuis que M. le baron Taylor est passé à quelque autre régénération, que les archives de la Comédie. ont été classées; que la rentrée du registre de La Grange, prête depuis quinze ans, a été poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillière, qui n'en sont jamais sortis, ont été soigneusement inventorié et qu'enfin l'ordre a commencé à succéder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne, homme sérieux et réfléchi, qui ne se formait jamais une opinion sans voir, et ne se prononçait que sur ce qu'il savait.

Mais enfin, suivons la préface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourné les yeux vers la Bibliothèque du Roi. Il hésita un instant, en songeant qu'elle reçoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persévéra dans cette intention, à condition que sa collection serait séparée des autres de local, d'administration et de destinée.

Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il voulait savoir d'abord si la Bibliothèque du Roi ne serait pas bouleversée dans un déménagement général, et si on la mettrait du moins à l'abri des chances d'incendie; il hésitait toujours à prendre une décision définitive et irrévocable... lorsqu'il fut frappé d'apoplexie le 5 octobre 1842.»

Croirait-on qu'après ses aveux que nous avons transcrits, après les incroyables excuses que nous venons de rapporter, la préface a le courage d'ajouter: «Les héritiers de M. de Soleinne ont bien vivement regretté qu'il n'eût pas, dans un testament, disposé de cette précieuse collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au vœu de M. Soleinne. En vérité, c'est là le langage d'une comédie de Molière dont M. de Soleinne possédait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat d'un héritier venant dire: «Notre parent est mort, sa fortune est à nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la garder.» C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa force et dans toute sa sincérité, personne n'y trouverait rien à reprendre. Mais vouloir nous faire croire à une douleur ainsi jouée et qu'il serait trop facile, à celui qui prétend la ressentir, de faire cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincère, en vérité c'est faire bon marché de son respect pour l'homme dont on hérite, et du bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchères sans fausse honte; nous allons, nous, ouvrir le Catalogue.

Les premières lignes nous apprennent qu'il devait d'abord être dressé par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demandé deux années pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge, avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on s'est alors adressé au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demandé que six mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa façon. L'œuvre lui a été adjugée. Le premier volume a déjà paru, enrichi de notes qui, suivant la modeste déclaration de leur auteur, «ont été rédigés pour servir de complément au Nouveau Manuel du Libraire, de M. Brunet.»

Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils portent sur leur faux titre: Collection des chefs-d'œuvre de l'Esprit humain; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes portés à croire que l'auteur sera difficilement arrivé à y faire preuve de plus d'imagination qu'il en a montré dans ce Catalogue, qui peut laisser à reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la réserve bibliographiques, mas qui doit être considéré comme un livre à part sous celui de l'invention.

Il y a quinze ans qu'un bibliophile académicien, procédant à la vente de sa bibliothèque, eut l'idée, pour donner du prix aux articles qui la composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il déclarait chacun de ses volumes unique. Cela était bien pardonnable; il en coûte de se séparer de ses livres, et, par ce moyen, on espère qu'il en coûtera plus encore à ceux qui les achèteront. On eut la cruauté dans un recueil, la Revue française, de signaler cet innocent charlatanisme et d'indiquer les bibliothèques diverses dans lesquelles se trouvaient des frères de ces enfants uniques. Avec une collection aussi réellement précieuse que celle de M. de Soleinne, ce procédé n'était pas rigoureusement nécessaire. On n'y a pas cependant complètement renoncé; mais un relevé du genre de celui de la Revue aurait peu d'attraits pour nos lecteurs.

Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistrée la réimpression d'une Moralité le seul exemplaire connu de l'édition primitive, acheté six sous sur un quai de Rouen par un curé normand, a été acquis avec empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothèque du Roi. «Le savant M. Van Pruet vivait alors» s'écrie le rédacteur du Catalogue; ce qui veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des ignorants qui ne sauraient pas apprécier un pareil trésor et se résoudre à un sacrifice pour le posséder. Et plus, sans transition, le rédacteur ajoute: «Nous sommes le premier qui ayons émis des doutes sur l'authenticité de cette édition; nous déduirons ailleurs les motifs de ces doutes, pour démontrer que l'exemplaire unique a été fabrique de nos jours avec de vieux caractères, d'après un manuscrit.» Mais, en vérité, que devient donc dans ce cas la réflexion; «Le savant M. Van Pruet vivait alors!» si vous ne lui faites jouer que le rôle d'un niais qui s'est laissé prendre l'argent de la Bibliothèque, et que la science n'a pas su, à votre avis, mettre en garde contre une mystification?

Ce Bibliophile Jacob nous disait tout à l'heure qu'il avait rédigé ses notes pour servir de complément au nouveau Manuel du Libraire de M. Brunet. Sa manière n'est cependant pas le moins du monde celle de ce bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme à la page 254 n. 1150: Nous croyons avoir ouï-dire... ou, page 19, n. 124; Je crois avoir lu... ou, page 121, n. 632: N'avons nous pas lu quelque part?... Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de dire: «On lit à telle page de tel ouvrage, etc.» Cela est peut-être un peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode.

Le Bibliophile Jacob se borne à dire qu'il est le continuateur de M. Brunet, qu'il enterre par là; c'est infiniment trop de modestie. Il aurait pu ajouter: et de M. Barbier, car il est impossible de dépister plus adroitement les anonymes qu'il ne le fait. Avec lui, il n'est pas de voile qui ne se déchire, pas de paternité qui ne soit recherchée, et trouvée. Quelquefois il attend l'avis de son lecteur auquel il demande (p. 290, n. 1284): «Ne faut-il pas attribuer cette tragédie à mademoiselle F. Paschal?» Quelquefois il est plus sûr de son fait et il vous dit (p. 134, n. 680): «Si Villon n'a pas fait ces vers, il n'y a que Clément Marot qui ait pu les faire.» Vous avez le choix! mais ne sortez pas de là. Comme encore (p. 34, n. 216); «La traduction est certainement ou de Jean Crespin, ou d'Antoine Chaudieu, ou de Théodore de Beze.» Ici vous avez, un peu plus de quoi vous retourner. Là où il vous donne latitude complète, c'est quand il vous dit, comme page 19, n. 124: «Cette traduction doit être de Nicolas Oresme (pourquoi pas!) ou de Christine de Pisan (cela est possible), ou d'un autre.» Cela est encore plus vraisemblable. De même page 134, n. 671: «On peut croire que l'éditeur était Barbazan ou quelque autre.» Y a-t-il quelqu'un d'assez hardi s'appelât-il La Palisse, pour soutenir le contraire?