--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire; Otello a dépassé la fortune d'il Barbier; l'empereur se distingue par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux sourires et les récompenses. Après cette représentation d'Otello, outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs.

--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime. Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne recommencez pas!

De la Destruction des Monuments historiques.

Ou entend souvent des voix s'élever contre la centralisation et prétendre que l'administration supérieure s'est réservé tous les pouvoirs, et que les autorités locales et communales sont sans liberté de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées; mais ce que nous nous trouverons dans la nécessité de constater, c'est que ces autorités usent souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est laissé, et que cette administration centrale, qu'on représente comme maîtresse de tout, est la plupart du temps impuissante à empêcher des actes qu'elle déplore.

Depuis dix ans, les ministères qui se sont succédé ont montré, pour la conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait injuste de ne pas reconnaître. Des fonds ont été demandés dans ce but par les ministres de l'intérieur et accordés par les Chambres; et il y a deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le crédit précédemment voté a été tout à coup doublé. Une commission des monuments historiques près du département de l'intérieur a été formée; un comité des arts et monuments a été adjoint un département de l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses ont été entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-général; des circulaires pressantes ont éveillé le zèle des préfets, ont provoqué le concours des maires; plusieurs prélats ont, par des lettres pastorales, associé leurs efforts à ceux de l'administration; en un mot, rien n'a été négligé pour que la France monumentale, successivement ravagée par les scrupules outrés d'un sentiment religieux peu éclairé, par la fureur révolutionnaire, et par un vandalisme récrépisseur, fût enfin respectée comme elle doit l'être par une génération dont la principale gloire semble devoir être de n'en méconnaître aucune. Ces intentions louables et bien arrêtées, les cabinets qui se sont succédé ne s'en sont pas départis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans un rapport à M. le ministre de l'instruction publique, le comité historique des arts et monuments s'est chargé de répondre à cette question:

«A quoi bon tout ce zèle, y est-il dit, si, pendant que le comité cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et disséquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on les détruit? Le dédain, qui regarde en pitié les monuments appelés gothiques; la cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de bonne qualité; l'ignorance et le mauvais goût, qui sont hors d'état d'apprécier une œuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est blanc et uni; le temps, qui achève de miner des monuments âgés ou fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent dans leur qualité une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner, depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d'un titre: Saint-Pierre-aux-Bœufs, Saint-Côme, Saint-Benoit et l'église du collège de Cluny. Or, Paris donne le ton à toute la France; aussi ne se passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument (Bulletin du Comité, I, 28).» Et dans un second rapport (I, 39): «Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il était facile de le conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit édifice sans qu'on l'ait dessiné, et sans qu'une inscription rappelle qu'il était l'unique et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même.» Le comité (I, 316) enregistre la démolition, de l'église des Célestins, près de l'Arsenal.

Chacune des pages du même recueil renferme de vives réclamations contre le projet de destruction de l'hôtel de La Trémouille, qui était situé rue des Bourdonnais, puis de trop justes doléances contre cet acte barbare une fois qu'il a été consommé. On y répond par la promesse de faire réédifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la cour de l'hôtel de La Trémouille; mais les débris de celle-ci pourrissent à l'École des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre humide, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint-Victor on a bâti un hôtel garni. Nous ne suffirions pas à citer tous les projets vandales qui ont été conçus, et dont un trop grand nombre ont été exécutés, malgré les réclamations les plus pressantes, à Sens, à Bayonne, au Mans, à Besançon et dans presque toutes les villes de France grandes et petites. Mais il n'en était peut-être pas une sur laquelle plus de sollicitude se fût portée de la part des comités que la ville de Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un égal intérêt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de triomphe qui couronnait son vieux pont, avait été recommandé. Plus d'une fois nous voyons la preuve dans le Bulletin officiel, auquel nous venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fondé à croire au ministère que cet arc serait réparé et conservé. Hélas! tous les plans de conservation se trouvent déjoués, toutes les espérances sont à jamais déçues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand on écrivait de la Rochelle le bulletin funèbre que voici:

«Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise. Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugne et de la Charente, laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur, tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un état de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les Goths et les autres barbares qui tour à tour se ruèrent sur la Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du dix-neuvième siècle était réservé l'honneur de le faire démolir. «Depuis un mois on procède à cet acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et uni n'avait pas le temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un salarié du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres ont donc été mises sans soin, sans précaution, sur un chariot, et transportées dans un pré voisin. Là on les faisait basculer, et, en roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les autres. Pas une n'est restée, intacte, et le peu de sculptures qui subsistaient sont mutilées, méconnaissables. La base de l'édifice, qui oppose trop de résistance, est ouvert à l'aide de la poudre à canon: qu'on juge maintenant de l'état dans lequel se trouvent ces blocs après l'explosion!

Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, récemment démoli.