Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.

Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir; mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par Louis Bernard.

Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV; Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient; mais après combien de traverses, de dangers et de larmes!

Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.

Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin le Despote, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et l'Hôtel d'Alban, proverbe d'une conception si faible que le moindre souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan, avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut? J'aime mieux, à la rigueur, l'hôtel d'Alban, de M. Deslandes; cela du moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis les Femmes savantes; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la quitteront pas aisément.

Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard, petit-neveu de l'auteur d'Oedipe à Colonne, arrive après M. Deslandes et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius et de Catons.

Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non. Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M. Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être dupe et victime de ses ténébreuses manœuvres; la fortune, la femme, la puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments, exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un cœur sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction; c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une œuvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait de la distinguer et de l'applaudir.

D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme blasé; le cœur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que ferons-nous d'Arnal?

Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans, Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux, ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il, il bâille encore; il bâille toujours.

«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant, un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se sentirait pas ému d'un pareil plongeon?