Pont de la Cité nouvellement construit
entre la Cité et l'île Saint-Louis.

Ce dernier désastre parut refroidir beaucoup les constructeurs. On resta une douzaine d'années sans songer à rétablir le pont Rouge. Enfin, en 1804 il se forma une compagnie qui entreprit la construction de trois ponts en fer sur la Seine: ce furent les ponts des Arts, d'Austerlitz, et de la Cité; elle les édifia tous trois dans un différent système de construction. Le pont d'Austerlitz seul fut établi pour recevoir des voitures. Quant au pont de la Cité, le ceintre était en fer, mais revêtu de bois; on le dispensa cette fois du barbouillage rouge appliqué en 1717. Cependant cette couleur brillante avait tellement frappé les yeux des Parisiens que, croyant sans doute la voir sans cesse, ils continuèrent par habitude à nommer le pont de la Cité le petit pont Rouge. Les étrangers cherchaient en vain la cause de cette dénomination populaire, que rien dans l'aspect du pont ne semblait justifier.

L'œuvre de 1804 dura bien moins encore que celle de 1717; on s'aperçut dernièrement qu'une pile était entièrement ruinée. Il a fallu reconstruire le pont. Cette fois on ne l'a ni édifié en bois, ni peint en rouge: on a fait une passerelle suspendue, et on a cherché, à harmoniser cette invention moderne avec le style de la vieille cathédrale et avec celui de la fontaine gothique qui a été élevé; pour compléter les embellissements de cette, partie de la Cité.

C'est à M. Homberg, ingénieur des ponts et chaussées, qu'est due cette nouvelle passerelle. Elle a été construite aux frais de la Compagnie des Trois-Ponts, et le tarif du péage est la conséquence du privilège accordé à cette compagnie en 1804. Nous ne savons si les Parisiens, toujours frappés de la magnifique couleur rouge qu'ils ont vu briller là, il y a plus d'un siècle, continueront à baptiser l'œuvre de M. Homberg du même nom; mais nous lui souhaitons une plus longue durée que celle de l'œuvre édifiée en 1804, et même en 1717.

Courrier de Paris.

Bouffé.

Voici le mois de décembre venu, le mois sombre, le mois lugubre, le mois ruisselant de brouillards et de pluie: il est né le front dans un linceul de nuages gris, et les pieds dans la boue; il mourra comme il est né; pas un faible rayon, pas un pâle sourire du ciel ne se glissera dans les plis de son manteau, et ne viendra égayer sa tristesse.--On se plaint de la mauvaise humeur et de l'air maussade de ce mois lamentable; écoutez toutes les rudes apostrophes dont on salue son arrivée: entendez les reprochas sans pitié qui l'accompagnent partout, à toute heure, à toute minute, depuis le jour de sa naissance jusqu'à son dernier jour; c'est une kyrielle d'insultes et de malédictions: mon Dieu, quel mois! quel vilain mois! quel triste mois! quel horrible, quel épouvantable, quel détestable, quel exécrable mois!--Voilà ce qu'on en dit, et décembre se laisse dire; on voit, au fond, qu'il sent son faible, et que lui-même ne se trouve véritablement ni gai, ni gracieux, ni aimable, ni souriant. Il n'y a rien de pis que d'avoir le sentiment de sa tristesse et de sa difformité; on n'a plus la force de répliquer un mot ni de se défendre; on baisse les yeux, on se blottit dans son coin, le corps droit, les bras pendants, le regard timide, la lèvre pâle; et volontiers vous cacheriez-vous dans les entrailles de l'enfer si quelque démon phosphorescent vous offrait le refuge d'une trappe tout à coup entrouverte, avec accompagnement de tam-tam et de poix résine, comme à l'Opéra.

Décembre aurait cependant d'excellentes raisons à donner pour justifier sa tristesse et faire absoudre son vêtement de deuil. Cette hypocondrie qui le caractérise, cette escorte de nuages sombres et de pluie lugubre où il vit et meurt sans rémission, vous lui en faites un crime; eh bien! toute cette pompe funèbre tourne au contraire à l'éloge de ce pauvre infortuné décembre. Vous êtes bien noir, lui dites-vous, bien humide, bien lamentable.--Que voulez-vous donc qu'il fasse? n'est-il pas dans son rôle? n'est-ce pas lui qui conduit le deuil de l'année? n'a-t-il pas vu mourir successivement, et un à un, onze de ses frères bien-aimés: janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre? Ne reste-t-il pas le douzième et le dernier de tous, pour leur rendre les honneurs suprêmes, les bénir, faire creuser leur tombe, les ensevelir, et s'enterrer lui-même après eux?--Il est sombre?--Parbleu, je le crois bien, on le serait à moins.

--Lamentable?--Au milieu du trépas du tous les siens, et si voisin de sa propre mort.--Humide?--Ne voyez-vous pas que ce sont ses larmes, et n'est-il pas juste qu'il pleure le désastre et la fin de toute sa maison? Vaudrait-il mieux que cet honnête mois de décembre fit comme les veuves de ce pays-ci qui se parent, sourient à tout venant, et passent du De profundis au petit souper, de l'Opéra et au bal, avec une aisance et une grâce qui font l'éloge de leur philosophie, mais doivent causer quelque tressaillement à l'ombre du défunt, Décembre a plus de cœur que cela: il fait les choses en conscience, s'attriste, se voile, pleure des torrents de pluie, et enveloppe le ciel et la terre de jours semblables à des nuits.