Toutefois, il a l'âme bonne et ne ressemble pas à ces moribonds, enragés de mourir, qui voudraient que le monde entier finit avec eux. Décembre comprend que d'autres vont naître après lui; il voit poindre une année nouvelle, des jours nouveaux, et emploie ses dernières heures qui lui restent à leur préparer une gracieuse réception, à fleurir et sucrer leur naissance, à orner leur berceau de présents, de galanteries et de douceurs. Si décembre est mélancolique, il n'est pas avare. Voyez comme au milieu de sa tristesse, un milieu de ses préoccupations funèbres, il songe déjà à l'année 1844 qui le pousse en terre de minute en minute, et bientôt aura pris sa place. Le peu de temps qu'il a encore devant lui, décembre s'en sert pour donner l'éveil à la marchande de modes, au bijoutier, au confiseur, au luxe, au caprice, à la fantaisie: «Allons sus! leur dit-il; je touche à mon dernier soupir, cela est vrai; mais regardez à l'horizon, cette jeune année qui s'avance au bruit du bal et de la musique! Faites-lui bon accueil; apprêtez, pour la recevoir, ces mille riens ruineux dont Paris tient fabrique; qu'en ouvrant les yeux, qu'à son premier pas, elle soit accablée de présents, de dragées et de baisers!»

Déjà, en effet, la Ville se pare, le magasin étale ses trésors les plus riches elles plus tentants; Susse et Giroux, commencent à lutter de recherche et de magnificence; et les jeunes femmes au pied furtif, les jeunes gens à la botte vernie et au poil retroussé: jettent en passant un regard d'interrogation dans les profondeurs de la boutique, et sur la glace transparente où l'or et le diamant étincellent.--Sonnez les cloches, 1843 finit! 1844 va commencer! Jetez à l'un une pelletée de terre et une oraison funèbre; en l'honneur de l'autre, distribuez les bonbons du baptême!

1843 trépassera sans grand éclat, comme il a vécu; près de nous quitter, il n'a inventé ni plaisirs bien neufs ni nouvelles bien piquantes pour assaisonner ses adieux. Ce qu'on faisait hier à Paris, on le fait aujourd'hui, on le fera demain, et j'ai grand'peur qu'en cela 1844 ne ressemble à 1843, et ne passe par les vieux sentiers où celui-ci a marché. Paris est un vieillard qui rabâche, un homme blasé qui, ayant goûté de tous les mets, savouré tous les vins, essayé de toutes les idées et de tous les plaisirs, ne prend plus même la peine de changer: il fait toujours le même geste, il dit tous les jours la même chose, il traverse les mêmes rues, joue les mêmes jeux, prend les mêmes distractions, mange à la même fourchette et met le pied sur les mêmes pavés. Où est le Paris capricieux, entreprenant, mobile, vif et prompt comme l'éclair?--Que voulez-vous? on n'est pas toujours jeune, et les forts détachés poussent à la mélancolie.

Ne me demandez donc pas: Qu'y-a-t-il de nouveau? que peut-il y avoir de nouveau? Les maisons sont à six étages; l'asphalte dalle les boulevards, le fiacre se paie à l'heure ou à la course; les boutiques s'ouvrent le matin et se ferment le soir; les tuyaux de gaz sont clos à minuit; le garde national fait faction à la mairie; on naît, on meurt, on est malade, on se guérit; il y a des voisins qui médisent du voisin; des époux bien assortis qui s'arrachent les yeux, et des gens qui jouent aux dominos.

Vous voulez du nouveau?--Nous avons eu vingt concerts cette semaine.--Hélas! rien de moins neuf qu'un concert.

--Comment? la salle Vivienne! la salle Hertz! la salle Pleyel! l'Athénée! l'hôtel de M. Jules de Castellane! le violon; le piano, le cor, la flûte, le violoncelle, le hautbois, le duo, le chœur, le quatuor, la romance!--Eh! mon ami, tout cela est vieux comme les rues.

De grâce, que faut-il faire pour vous donner du nouveau? Voulez-vous jouer à la bouillotte!--O ciel!--Au whist?

--Ah! Dieu!--Dînons.--Je ne fais que cela.--Causons.

--Quoi de plus vieux que la parole?--Dormons.--La belle nouveauté!--Regardons couler l'eau.--La rare invention!

Eh bien! vous allez me suivre au Théâtre-Français.--Corneille et Molière ne sont pas nés d'hier, et leurs successeurs d'aujourd'hui sentent déjà le rance.--Vous écouterez bien un vaudeville?--On jouait le vaudeville avant le déluge, et Noé en avait dans l'arche.--Voyez cependant comme la foule s'agite et se hâte; certes elle n'est pas ennuyée et blasée comme vous!--Où court-elle ainsi?--Au théâtre des Variétés.--Suivons-la, soit! Ici ou là, là ou ailleurs, que m'importe!